Ces autres, c'est la nation.
Je veux dire qu'en ce débat où les seigneurs ecclésiastiques et laïques pouvaient imposer aux commissaires du roi une rédaction féodale, on consultait les praticiens, et, comme ceux-ci presque partout étaient clients des seigneurs, on appelait à témoigner des notables, des vieillards, des hommes enfin, la foule. Les commissaires étaient libres, dans un cas controversé, de faire une sorte d'enquête par tourbe, c'est-à-dire d'appeler le peuple à témoigner du vrai droit du pays.
Révolution énorme pour les résultats d'avenir, quelque petits, timides qu'ils aient été d'abord. Si la Coutume est mauvaise, écrasante, au moins n'empire-t-elle plus au hasard des volontés fantasques et mauvaises. La voilà écrite, on la voit, on la lit chaque matin. Fiez-vous à la raison humaine, au sentiment de justice qui est au cœur de l'homme. La lumière est mortelle au mal. Mal connu est demi-guéri.
La Coutume de Paris est écrite en 1510, coutume d'esprit moyen, coutume centrale du nord, à laquelle le hardi centralisateur Demoulin comparera toutes les autres, cherchant leurs rapports mutuels et préparant de loin cette terre promise où aspire la France dans l'hétérogénéité barbare qui la divise encore: l'unité de la loi civile.
Il y eut trois grands coups de lumières qui transfigurèrent le monde du droit. L'imprimerie, en publiant une à une nos coutumes locales dans la naïveté de leur discorde, mit en face deux monuments d'unité, bien différents entre eux. D'une part, le Droit canonique, bâti sur son fondement grêle des fausses Décrétales. D'autre part, le solide, harmonique et majestueux monument du Droit romain. Le premier, faible de base, faible d'inconséquence, démontrait à l'œil du plus simple que l'autorité infaillible, partie d'un mensonge évident, s'était jour par jour contredite, démentie, condamnée elle-même, biffant aujourd'hui l'oracle d'hier, raccommodant sans cesse l'œuvre malade. Chose possible et tolérable dans le monde obscur des manuscrits qu'on peut altérer à plaisir, impossible dans l'impitoyable lumière et la fixité de l'imprimerie. Contre cet entassement de vieux plâtras, surgit, dans la majesté grave du Pont-du-Gard ou du cirque de Nîmes, le colossal Corpus juris. On comprit quelle avait été la sagesse des papes qui tant de fois avaient défendu d'enseigner le Droit romain. Ce système si robuste, dont la cohésion étonnante est comparée par Leibnitz à celle même des mathématiques, fit crouler l'édifice branlant de la fausse Rome en face de la Rome éternelle.
Mais ce n'était pas le Droit seul qui devenait si dangereux, ce n'était pas seulement Papinien, Ulpien, qu'il eût fallu brûler. Paul II le sentit à merveille. Conséquent dans le véritable esprit pontifical, fidèle à la tradition du pape Grégoire, le destructeur des manuscrits, il comprit, au moment où l'on venait de traduire Platon, qu'il ne suffisait pas de proscrire et la traduction et l'original, qu'il fallait surtout arracher l'âme de l'antiquité des enthousiastes cœurs où elle ressuscitait. Il enferma, tortura (plusieurs à mort) les Platoniciens de Rome. Que si l'on extirpait Platon, combien n'était-il pas plus nécessaire encore d'exterminer Aristote, si essentiellement païen! Là, jamais l'Église ne put s'entendre avec elle-même. Aristote fut sa pierre d'achoppement. Elle le censure d'abord, le rejette par les Pères. Elle le tolère au Moyen âge pendant cinq ou six siècles. Elle le condamne (1209) et elle le suit, trente ans après, dans saint Thomas; elle va jusqu'à le recommander aux XIVe et XVe siècles (1366, 1452). Elle le soutient encore, quand il devient plus dangereux, au XVIe, lorsque tout le monde comprend qu'il est antichrétien et que Luther le poursuit comme ennemi du christianisme. Variations étonnantes de l'autorité immuable! Qu'en conclure? Qu'apparemment elle lut mal, ou ne comprit point.
Cette polémique est ressuscitée naguère, entre les catholiques. Maîtres de l'éducation, ils ont agité si les moins coupables des auteurs profanes pouvaient entrer dans les écoles. Plusieurs ont bravement répondu: Non, et fermé la porte à l'esprit humain. Ceux-là sont les vrais orthodoxes.
Nous les félicitons de leur courage, de leur conséquence dans leur principe. Le voulez-vous dans sa pureté, qui seule peut lui donner durée? Il est bien moins dans Polyeucte qui brise l'autel de Jupiter que dans le pape qui veut que l'on brûle Homère et Virgile. «Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété!» Le silence de Rome, en cette matière, sa faiblesse pour les demi-chrétiens, étonne et scandalise. Homère, le fatal magicien, qui transfigura dans l'éther l'Olympe des démons de la Grèce! Virgile, le funeste sorcier qui évoque la sibylle, qui découvre le rameau d'or d'un christianisme antérieur au Christ!... Chassez-les loin du temple, loin du parvis, loin de l'école! Combien les philosophes sont moins dangereux! Leurs fatigantes abstractions ont fait disputer les savants. Mais ces poètes ont ravi le monde; ils emportent avec eux à travers les siècles le cœur même de l'humanité!
Fixons ces dates si graves, qui sont des ères nouvelles pour le genre humain.
Virgile fut imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon en 1512.