Si Pétrarque pleurait de joie en voyant Homère manuscrit, le touchait et le baisait, ne pouvant encore le comprendre, quel aurait été son transport de le voir multiplié dans les nobles caractères de Venise et de Florence, circuler par toute l'Europe, versant à tous la pure lumière du ciel hellénique, la fraîcheur de ses vives eaux, ces torrents de jeunesse qui coulent éternellement des sources de l'Iliade.

Mais on ne sait plus aujourd'hui les sueurs, les veilles inquiètes que coûtèrent aux grands imprimeurs ces premières publications des manuscrits difficiles, discordants, de l'antiquité. Œuvre sainte! Ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d'une émotion religieuse et d'une anxiété immense. Tels ils allaient les rendre au monde, ces dieux de la pensée, tels il les garderait. Imprimeurs, correcteurs, éditeurs, ils ne dormaient plus (l'un d'eux trois heures par nuit); ils demandaient à Dieu de réussir, et leur travail était mêlé de prières. Ils sentaient qu'en ces lettres de plomb, viles et ternes, était la Jouvence du monde, le trésor d'immortalité.

La Rome et la Jérusalem de cette religion nouvelle, l'imprimerie, sont bien moins Mayence et Strasbourg, que Venise, Bâle et Paris. Les premières n'ont fait qu'imprimer. Paris, Bâle et Venise ont édité, avec des travaux infinis d'épuration, correction, critique, discussion des textes et variantes, les bibles épineuses de la philosophie, je veux dire l'œuvre immense de Platon, si délicate de finesse, de grâce et de dialectique, où l'accent, la virgule, change tout, détruit tout, rend l'intelligence impossible;—l'œuvre encore bien plus gigantesque d'Aristote, formidable encyclopédie de l'antiquité, écrite dans une langue algébrique, tellement concise et abstraite! On avait bavardé infiniment sur Aristote et Platon, on les avait traduits faiblement, peu fidèlement. Tout cela n'était rien auprès de ce que firent, à Venise, les Alde dans l'épouvantable travail qu'ils mirent à fin, ressuscitant et dressant sur ses jambes ce double colosse, ce cheval de Troie, plein de guerres fécondes, qui, dans le ventre, a toute école, toute dispute et toute hérésie, le duel inextinguible de l'intelligence humaine.

Aristote ressuscita d'abord, l'année de la mort de Savonarole et de Charles VIII, en plein règne des Borgia (1498).

Les terreurs de Venise en ce temps maudit, les malheurs infinis de la guerre, de la ligue de Cambrai, où Venise fut réduite à ses lagunes, arrêtèrent les presses des Alde. Les boulets barbares franchissaient la mer, sans respect pour le vieil asile qui fut respecté d'Attila. Venise était pourtant alors le berceau vénérable où renaissait Platon. Il ne put paraître que dans l'année sanglante des massacres de Brescia et de Ravenne, en 1512. Le monde, parmi ces malheurs, reçut de la désolée Venise l'incomparable fleur de la sagesse grecque, la sublimité consolante du Banquet et du Phédon.

Homère, Platon, Aristote, les trois bibles de l'antiquité. Ajoutez-y un monument non moins grand, le Corpus juris.

Qu'on ne s'étonne pas si Luther, le furieux défenseur du christianisme oublié, s'indigne, non sans terreur, de voir debout, la tête dans le ciel, ces géants qui, du haut d'une logique éternelle, regardent en pitié la Légende.

Une nouvelle dialectique renaissait, ingénieuse, à la fois fine et forte, qui, mortelle à la scolastique, triomphait et par la raison et par l'élégance de la démonstration, renvoyant dans la poussière le Lombard et Duns-Scot, mettant court saint Thomas et lui brouillant son distinguo.

Et ce n'était pas un vain jeu, une escrime, un duel de langues. Il n'y eut dans les commencements rien d'hostile au christianisme. L'esprit nouveau le ruinait, sans s'en apercevoir, dans une étonnante innocence. Ce qu'on voyait, loin d'être une dispute, était un embrassement, une reconnaissance touchante des membres égarés de la grande famille; l'Europe moderne revoyait sa mère, l'antiquité, et se jetait dans ses bras.

L'Orient va se rapprocher tout à l'heure, de l'Amérique. Spectacle digne de l'œil de Dieu! La famille humaine réunie, à travers les lieux et les temps, se regardant, se retrouvant, pleurant de s'être méconnue.