Combien cette grande mère, la noble, la sereine, l'héroïque antiquité, parut supérieure à tout ce qu'on connaissait, quand on revit, après tant de siècles, sa face vénérable et charmante! «Ô mère! que vous êtes jeune! disait le monde avec des larmes, de quels attraits imposants nous vous revoyons parée! Vous emportâtes au tombeau la ceinture éternellement rajeunissante de la mère d'amour... Et moi, pour un millier d'années, me voici tout courbé et déjà sous les rides.»

Il y eut là, en effet, un mystère amer pour l'humanité. Le nouveau se trouva le vieux, le ridé, le caduc. L'antiquité parut jeune et par son charme singulier, et par un accord profond avec la science naissante. Un sang plus chaud, une flamme d'amour revint dans nos vieilles veines avec le vin généreux d'Homère, d'Eschyle et de Sophocle. Et, non moins viril qu'enchanteur, le génie grec guidait Copernic et Colomb. Pythagore et Philolaüs leur enseignaient le système du monde. Aristote leur garantissait la rotondité de la terre. Platon leur montrait l'Occident et désignait les Hespérides.

Est-ce tout? Non, notre cœur demandait à l'antiquité autre chose que l'Amérique, autre chose que la science ou le charme littéraire. Nous lui demandions surtout de désemprisonner nos âmes, de nous faire respirer mieux, d'accorder à nos poitrines l'élargissement d'une moralité plus douce et vastement humaine, non liée à la formule byzantine, obscure, de Nicée. Nous lui demandions, non pas de briser l'autel, mais de l'étendre; non de supprimer les saints, mais de les multiplier, d'ouvrir les bras de l'Église, si indignement resserrés, à saint Socrate, aux Antonin, et à vous aussi, saint Virgile!

«Saint Virgile, priez pour moi!» Moi-même j'avais ce mot au cœur, bien avant de savoir qu'un autre a parlé ainsi au XVIe siècle. Et qui plus que moi a droit de le dire, moi, élevé sur vos genoux, qui n'eus si longtemps nul autre aliment que l'antiquité adoucie par vous; moi qui vécus de votre lait avant de boire dans Homère le vin, le sang et la vie? Mes heures de mélancolie, jeune, je les passai près de vous; vieux, quand les pensées tristes viennent, d'eux-mêmes, ces rhythmes aimés chantent encore à mon oreille; la voix de la douce sibylle suffit pour éloigner de moi le noir essaim des mauvais songes.

Quand on passa des voies rudes et scabreuses de la scolastique à cette splendide antiquité, ce fut le même changement qui vous frappe en laissant le pavé pointu de la Suisse, ses cailloux de torrent qui déchiraient vos pieds, pour les rubans de dalles où vous glissez, léger comme une âme bienheureuse, à travers les villes italiennes, dans Florence ou dans l'immensité de Milan.

Il y eut un violent retour, bien sévère pour le Moyen âge. Le christianisme, à sa naissance, avait accusé de grossièreté le symbolisme antique, et l'antiquité renaissante reprocha au Moyen âge d'être à la fois grossier et subtil, d'envelopper le matérialisme légendaire dans la chicane byzantine et l'aridité scolastique.

L'imprimerie lui lança ses faux, tout à coup découverts, fausses légendes, fausses décrétales.

Une haine immense s'éleva contre les destructeurs de l'antiquité, les brûleurs, gratteurs de manuscrits. L'auto-da-fé d'un million de volumes, qui se fit à Grenade après la conquête, parut un vaste crime contre la raison, contre Dieu. Le cardinal Ximenès, imprimant la Bible en cinq langues, expia-t-il par là les quatre-vingt mille manuscrits qu'il avait brûlés de sa main.

Chaque fois qu'on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait au genre humain, cette diminution irréparable de son patrimoine. Souvent, la ligne commencée mettait sur la voie d'une découverte, d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil la fuyante nymphe, on y attachait les yeux, à cette trace évanouie, jusqu'à l'éblouissement et la défaillance. En vain; l'objet désiré rentrait obstinément dans l'ombre, l'Eurydice ressuscitée retombait au sombre royaume et s'y perdait pour toujours.

On a dit, non sans vraisemblance, que les statues antiques qui sont arrivées jusqu'à nous, statues de marbre, sont les moindres. Les ouvrages capitaux de Phidias, de Praxitèle, furent faits d'or, d'argent, d'ivoire, et ils ont péri. Il en est peut-être de même avec les manuscrits anciens. Peut-être n'avons-nous que les moins précieux. Où sont ces œuvres politiques, célèbres dans l'antiquité? où sont les mémoires de Sylla et ceux de Tibère? où est le livre où Auguste fit écrire pour lui la description de l'Empire romain? Et Carthage, et la Syrie, parentes immédiates du monde juif, comment n'en reste-t-il rien? Là eût été le véritable éclaircissement du peuple biblique, dont les livres, tellement isolés dans la ruine générale des nations sémitiques, restent aussi peu accessibles qu'une arche d'un pont rompu au milieu d'un fleuve. Les deux bouts en furent emportés; ni de l'un ni de l'autre bout vous ne pouvez y arriver; ruine d'autant plus grandiose, mystérieuse, qu'on n'en approche plus. Qui sait si, dans ce million de livres orientaux que brûlèrent les Espagnols, il ne restait pas quelque chose des hautes antiquités de la Syrie, de l'Arabie, d'Ismaël, frère d'Israël?