La Renaissance, dans sa fureur contre les destructeurs de l'antiquité, ne voulait voir en celle-ci qu'harmonie et qu'unité. Elle ne l'envisageait pas comme un monde de variété, mêlé d'âges et de couleurs infiniment différentes, mais comme la Vénus éternelle. De cette unité, qu'elle exagérait, elle accablait la complexité laborieuse, hétérogène du Moyen âge, mêlée de diamants, de plâtras. L'indignation venait et la fureur d'avoir été si longtemps à genoux devant cette Babel gothique. Ce monde de contradictions, d'hypocrisie, de sanguinaire douceur, ce monde serf, ce monde moine, mis en face de la cité antique, du monde d'harmonie et de dignité, faisait frémir de haine. «Ne verra-t-on pas le jour où l'homme, redevenu citoyen, redressé et refait homme, rentrera dans son âge de majorité, interrompu si longtemps par la religion des serfs?...»
Ceux qui savent ce que c'est que révolution et inondation savent que, les eaux une fois amoncelées, c'est une goutte d'eau de plus qui semble décider la rupture, emporter les digues. Érasme fut la goutte d'eau.
Érasme, l'ingénieux latiniste, né en Hollande d'un hasard d'amour, esprit italien (et point hollandais), dans sa vie errante, subsistant d'enseignement, de corrections d'imprimerie, de compilations, avait imprimé, en 1500, passant à Paris, un petit recueil d'adages et de proverbes anciens. Le public se jeta dessus; la boutique de la rue Saint-Jacques, où parut l'heureux volume, ne désemplissait plus; chacun avait hâte d'acheter, de porter en poche, la petite sagesse pratique, la prudence populaire de l'antiquité. D'éditions en éditions, toujours augmentées, à Venise, à Bâle, le livre devint un gros in-folio en fins caractères. Alde fit l'édition complète en 1508, et Froben, à Bâle, la réimprima six fois. Bien plus, Érasme, étant en Italie, sur le passage du pape, le pontife et ses cardinaux vinrent saluer l'illustre compilateur des Adagia. Nul chef-d'œuvre ne fut jamais l'objet d'un tel enthousiasme. C'était, en réalité, un grand secours offert à tous, même aux moindres, un véritable Dictionnaire de la conversation. Qu'on se figure toute l'antiquité réunie en un livre; tout ce qu'elle a produit de pensées, de sentences et de maximes, ramené comme des rayons à un seul foyer.
L'illustre prévôt des marchands, Budé, l'ami d'Érasme et de Rabelais, Budé, qui lui-même avait tellement éclairé l'antiquité par son travail sur les monnaies et ses notes sur les Pandectes, disait du livre des Adages. «C'est le magasin de Minerve; tout le monde y a recours, comme aux feuilles de la sibylle.»
Holbein, le grand peintre de Bâle, peignit Érasme en habit de triomphateur, passant, couronné de lauriers, sous un arc romain, et comme entraînant le monde par cette via sacra de l'antiquité.
L'effet en réalité était légitime et vraiment grand en deux sens. On vit que la majeure partie de ces proverbes antiques n'en étaient pas moins modernes, que l'antiquité n'était pas un illisible grimoire, monopole des savantasses, qu'elle était nous-mêmes et l'homme éternellement identique. On vit que cette antiquité, que les Janotus de Bragmardo, les pédants crottés dont parle Rabelais, représentaient à leur image, gourmée, pédantesque et sotte, était l'élégance même, l'urbanité, la grâce. La cour, aussi bien que la ville, reconnut que Platon, Xénophon, étaient de parfaits gentilshommes, pleins d'aménité et d'esprit. L'honnête homme, ce faible idéal, qui a toujours été si populaire dans la moyenne sagesse française, parut tout à fait représenté dans certaines productions de l'antiquité pâlie, comme les Offices de Cicéron, livre qu'on imprima partout et qui partout devint usuel.
Du reste, quelque faibles que fussent les résultats encore, ce qu'il y avait de grand, c'était l'effort, la volonté. Et quoi de plus grand, en ce monde, que de vouloir sérieusement? Dans le transport, jamais calmé, d'une activité haletante, on exhumait de la terre, de la poudre des vieux dépôts, médailles et monnaies, bas-reliefs, manuscrits de toute sorte, médecine, géographie, poésie, mœurs, usages domestiques, toute la vie de l'antiquité. Bons humanistes! qui leur refusera ce nom, en les voyant embrasser d'un si impartial amour tout ce qu'on pouvait savoir alors, tout peuple, tout âge et tout dieu, toute langue et toute humanité?
Venez, dans la nuit noire encore; montons, l'hiver, de grand matin, la rue Saint-Jacques. Voyez-vous toutes ces lumières? Des hommes, des vieillards même, mêlés aux enfants, vont portant sous le bras l'in-folio, de l'autre le chandelier de fer. Vont-ils tourner à droite? Non, la vieille Sorbonne est endormie encore; elle se tient chaude entre ses draps. La foule va aux écoles grecques. Athènes est à Paris. Cet homme à grande barbe, dans sa majestueuse hermine, c'est le descendant des Empereurs, Jean Lascaris. L'autre docteur, c'est Aléandre, qui enseigne l'hébreu. Vatable est à ses pieds, qui écrit et déjà imprime. Étrange renversement des choses! Cette ville, qui vers 1300 ravit aux juifs leurs manuscrits pour les anéantir, elle les imprime aujourd'hui. En 1508, on fond les premiers caractères hébraïques. La vieille Loi, si cruellement persécutée par la nouvelle, devient impérissable, multipliée par les chrétiens. Le défenseur des livres juifs, Reuchlin, ébranle l'Allemagne de sa lutte héroïque contre les ignorants persécuteurs et destructeurs de livres, qui les brûlent, ne sachant les lire.
Croyons aux victoires de l'esprit! Au moment où l'Espagne détruit les livres par milliers! l'Allemagne, la France, l'Italie en impriment par millions!
Nul lieu, ni temple, ni école, ni assemblée de nations, n'a jamais porté à mon cœur la religieuse émotion que j'éprouve quand j'entre dans une imprimerie. Le poète-ouvrier de Manchester l'a très-bien dit: «La Presse est l'Arche sainte!» Les révolutions de Paris se sont faites autour de la Presse. Imprimeur en 93, mon père avait planté la sienne au chœur même d'une église, et j'y suis né. Vives religions du berceau, elles me revinrent en 1843, quand ma chaire assiégée me fut presque interdite et la parole disputée par une cabale fanatique. Le soir même, je cours à la Presse; elle haletait sous la vapeur; l'atelier n'était que lumière, brûlante activité; la machine sublime absorbait du papier, et rendait des pensées vivantes... Je sentis Dieu, je saisis cet autel. Le lendemain j'étais vainqueur.