La rue Saint-Jean-de-Beauvais n'est pas une belle rue, et elle a le tort d'avoir eu l'école de subtilités vaines qu'on appelait le Droit canonique. Et elle a pourtant une grande gloire: elle eut au clos Bruneau la vénérable enseigne des Estienne, les premiers imprimeurs du monde, dynastie mémorable, qui, un siècle durant, par Henri Ier, par le grand Robert, par Charles et Henri II, illumina le monde. De là sortit toute une antiquité, épurée, corrigée, judicieusement annotée, mise en commun pour tous. Le colossal Trésor de la langue latine a immortalisé Robert, comme Henri II celui de la langue grecque. Ce ne sont plus ici des pédants. Leur verve, leur vigoureux bon sens éclairent toutes leurs publications. L'un d'eux, médecin illustre, naturaliste original, écrit et publie tout à l'heure le premier traité pratique d'agriculture, la Maison rustique.

Les Estienne impriment en 1512, quatre ou cinq ans avant Luther, le premier livre de la Réformation, le Nouveau Testament de Lefebvre d'Étaples.

La Réforme française, toutefois, est encore loin. La religion de cette maison des Estienne, c'est jusqu'ici l'imprimerie elle-même. On sait qu'ils proposaient des prix à ceux qui trouveraient des fautes dans leurs publications. La correction se faisait par un décemvirat d'hommes de lettres de toutes nations et la plupart illustres. L'un d'eux fut le grec Lascaris, un autre Rhenanus, l'historien de l'Allemagne, l'Aquitain Rauconet, depuis président du Parlement de Paris, Musurus, que Léon X fit archevêque, etc.

On se demande comment ces Estienne, imprimeurs admirables, irréprochables correcteurs, ayant à mener cette grande maison, purent être de féconds éditeurs, des écrivains piquants, des maîtres en notre langue. L'un d'eux l'explique en adressant à un ami la préface de son Thucydide: «Reçois, ami, le produit des sueurs qu'un travail âpre tire de mon front, pendant le rude hiver, pendant les sombres nuits où j'écris au vent de la bise.»

Deux choses les soutenaient:

L'une (dont je leur réponds), la reconnaissance qu'ils attendaient de nous. «Postérité! disait Henri, tu pourras reposer, nous travaillons pour toi. Tu dormiras paisible, heureuse de nos veilles.»

L'autre soutien (Dieu nous donne à tous de suivre en ceci ces grands ouvriers!), ce fut la parfaite unité du foyer et de la famille. Les dames Estienne, levées de grand matin, parmi cette légion d'hommes de toutes langues, parlaient la seule que tous entendaient, le latin. «Votre ayeule, écrit Henri II dans sa préface d'Aulu-Gelle, l'entendait parfaitement. Et votre tante Catherine s'énonçait en latin de manière à être entendue de tous. Les domestiques s'y habituaient et finissaient par parler de même. Pour nous, enfants, depuis que nous commençâmes à balbutier, nous n'aurions jamais osé parler autrement que latin devant mon père et ses correcteurs.»

Ainsi tout était harmonie, et le grand imprimeur, ses correcteurs illustres, ses ouvriers lettrés, ses enfants, ses savantes dames, présentaient l'unité du vrai foyer antique, l'image des familles et clientèles romaines, de sorte qu'en entrant chez Henri, chez Robert, chez Charles, auteur de la Maison rustique, vous vous seriez cru chez Caton.

CHAPITRE XII
LA SITUATION RESTE ENCORE OBSCURE.—DE MICHEL-ANGE, COMME PROPHÈTE
1512-1514

Ainsi se faisait la lumière. Elle revenait au monde, mais par d'insensibles degrés. L'ardeur même y mettait obstacle; la passion par enivrement s'entrave, s'arrête elle-même. Cette première renaissance, qui adorait tout de l'antiquité, la recherchait dans sa forme bien plus que dans son principe. Ce principe, celui des gouvernements populaires, des religions nationales où le peuple avait fait ses dieux, était trop éloigné de l'éducation messianique que le clergé a donnée à l'homme du Moyen âge, et que continuent les légistes au profit de la royauté.