Le nouveau Messie est le roi. À mesure que s'affaiblit dans les esprits le dogme de l'incarnation, grandit et se fortifie l'idolâtrie monarchique. La centralisation, qui commence, immense et confuse encore, n'est guère comprise des foules que comme la force infinie d'un individu. Point de vue populaire, enfantin, que Rabelais va reproduire tout à l'heure sous des masques ridicules, dans ses rois géants: le Pantagruel, le Grand-Gousier, le Gargantua.

C'est l'adoration de la force, l'obscurcissement du droit.

Ainsi l'idée qui fait la vie, la moralité des religions et des États, le Droit chemine lentement.

Tous l'obscurcissent à l'envi.

Les jurisconsultes littérateurs, un Alciat par exemple, le servent et lui nuisent par la richesse de leurs commentaires, par l'accumulation des textes oratoires ou poétiques, appelant Ovide ou Catulle à témoigner pour Papinien.

Les procureurs, classe immense qui pullule sous Louis XII, étouffent le droit bien mieux encore, l'entourant, pour cacher leurs vols, de l'épineuse et noire forêt d'une nouvelle scolastique.

De même que les théologiens vont tout à l'heure proclamer la déchéance de la Loi, le règne absolu de la Grâce, les croyants de la royauté n'envisagent dans la législation qu'un don de la grâce royale, une faveur toute précaire et révocable à volonté.

Mais la grâce est chose variable. Louis XII craint que ses réformes ne soient viagères, mortelles comme lui. Comment garder l'avenir? Qui prendra au sérieux la défense que fait le roi d'obéir aux ordres du roi qui seraient contre la justice?

Les corps de magistrature qui faisaient illusion sur la servitude publique vont s'aplatir sous le successeur de Louis XII, et les choses apparaîtront dans leur rude vérité. Un pouvoir, le roi; rien de plus. Le gouvernement est tout personnel. Plus d'action collective. Plus de cours féodales où le seigneur appelait ses barons. Plus de communes délibérantes. Le fil des affaires politiques, moins multiple, moins complexe, et mis dans une seule main, devient pourtant plus difficile à suivre; cette main unique est fermée. Toute affaire est maintenant personnelle, de famille, de favoritisme, de galanterie. Le destin des nations est désormais enclos aux ténébreux appartements, aux chambres à coucher, aux alcôves, aux retraits de Leurs Majestés. Leur humeur, leur santé variable, voilà maintenant la règle du monde. Le mystère de la digestion trône au sommet de la politique.

Tels rois, tels peuples; ceux-ci participent aux maladies des princes. La France tousse, la France a mal à la poitrine, la France fait un enfant mort; on dirait qu'elle meurt elle-même, et cela, regorgeant de vie! oui, mais elle est malade en son incarnation: Louis XII, Anne de Bretagne.