Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction. Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les Médicis.

Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts) les sublimes figures du Jour et de la Nuit, du Crépuscule et de l'Aurore, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le tombeau de la patrie même. La Nuit roule en son rêve une mer de honte et de misère. Mais l'Aurore! c'est bien pis; on sent qu'elle maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née.

Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence, plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique (nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la Nuit:

«Dans sa douce attitude, elle dort; ne la réveille pas.»

Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange. Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en pleine liberté, il fit la sanglante épigramme.

«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.»

Le Jour n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil, le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future. Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste inachevé.

Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement, soit dans l'œuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand artiste, ayant fait en Vittoria l'œuvre achevée où elle tendait depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin du monde.

Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa fatigue; on loue, la sueur au front.

L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle.