De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je? Corrège est déjà mort.
CHAPITRE XV
SOLIMAN SAUVE L'EUROPE
1529-1532
Guerre chrétienne, droit des gens chrétien, modération chrétienne, etc., toutes ces locutions doucereuses ont été biffées de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre et Cortès, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens.
Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Sélim même? Sous les autres sultans, spécialement sous Soliman, ils ont enseigné aux chrétiens la modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand maître de sa défaite, lui disant: «C'est chose commune aux princes de perdre des villes et des royaumes.» Et, se tournant vers Ibrahim, l'intime confident de ses pensées: «Ce n'est pas sans tristesse que je renvoie ce vieux chrétien de sa maison.»
À François Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et délicate, son grand-père Bajazet, prisonnier de Timour: «Prends courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivité. Nos glorieux ancêtres n'en ont pas moins été vainqueurs et conquérants.»
L'horreur qu'ont inspirée les Turcs tint surtout à ces nuées immenses de troupes irrégulières, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour de leurs armées. Quant aux armées des Turcs proprement dites, leur ordre merveilleux, leur discipline, fit l'étonnement du XVIe siècle. En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'empire, par les routes, évitant tous les champs labourés, et sans prendre un brin d'herbe. Tout pillard pendu à l'instant, même des chefs et des juges d'armées.
En 1532, l'envoyé de François Ier parcourt avec étonnement la prodigieuse armée de Soliman, dont le camp couvrait trente milles. «Ordre étonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sûreté, des femmes même allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie aussi sûre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est telle qu'on est tenté de croire que ce sont les chrétiens maintenant qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrétiens.» (Négoc. du Levant, I, 211.)
Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à la question d'Orient.
Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit rien, n'entend rien; son génie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se dédit bien vite et prêche la soumission à l'Empereur, avec ce distinguo: indépendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on séparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'âme et le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas cette sottise à nos gallicans?