L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accès. Si Henri VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins mariée avec Anvers.
Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrière contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis à l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais premièrement princes. Ils n'ont garde d'appeler à leur défense la masse récemment écrasée.
Le sauveur est le Turc.
Venise, à petit bruit, mais énergiquement, efficacement, travailla sur cette idée. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix années dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen sérieux, attentif, met la chose en pleine lumière.
Le doge avait quatre-vingts ans; Venise était caduque. Ni lui, ni elle, n'y profitèrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels fut rembarré l'ennemi. Les libertés religieuses de l'Allemagne, jeunes encore et flottantes, furent sauvées par les Turcs, Luther par Mahomet. Et une solide barrière fut élevée, la Hongrie ottomane, à la porte de Vienne. Enfin, Venise défaillant, elle légua à la France son rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe.
Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que Charles-Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois.
La France, après Venise, fut le grand renégat, qui, le Turc aidant, défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du roi de l'inquisition[22].
Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la sauvèrent.
La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner...
Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'œuvre sainte qui, par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes, à l'harmonie chrétienne substituant l'harmonie humaine.