La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs, qui étaient ses amis.
Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples. L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid, envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais rencontré.»
La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de François Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux galères; traitement inouï, qui eût été barbare pour des prisonniers de guerre, et ils ne l'étaient pas. Bien plus, des galères espagnoles, où les vendit en Barbarie, pour les perdre définitivement, à ne les retrouver jamais.
Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers, perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre, notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur roi de France.
La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars (1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit. Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, protestèrent. Origine du mot protestant.
La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa.
Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation durable.
Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord, reste autrichienne.
L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que fit-il? Il traita.
Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse. C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'armée désespérée. Un retard eût porté au comble les embarras de Charles-Quint.