Dans ce plan, où était l'obstacle? Y plier l'Italie n'était que trop facile. Le difficile était la France. Ses résistances, dans l'isolement du traité de Cambrai, pouvaient-elles être sérieuses? L'Empereur (les dépêches le prouvent) agissait très-directement par la famille et les amis du roi, par sa sœur, la bonne reine Léonore, qui aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne demandait pas qu'ils trahissent leur maître. Au contraire, qu'ils fissent sa fortune. Qu'était-ce qu'un duché de Milan? L'Empereur, au nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait être condamné, dépouillé pour son divorce. Il ne s'agissait que d'exécuter la sentence, de réaliser la saisie. Lançant François Ier dans cette périlleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le brouillait à mort avec l'Allemagne luthérienne.
François Ier, tenté, ébranlé par les siens, flottait entre deux influences. Sa mère, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de Charles-Quint. Marguerite, sa sœur, qui vint le consoler à la mort de sa mère, le rapprochait des protestants. Elle était secondée par les frères Du Bellay, spécialement par Jean qu'elle lui fit faire évêque de Paris (1532).
De là des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde. D'autre part, il charge Rincon d'intervenir près de Soliman et d'arrêter le progrès de ses armées.
L'opinion était absolument dévoyée, pervertie sur ces questions. Les protestants même d'Allemagne qui comprirent à la longue que le Turc faisait leurs affaires (Négoc., I, 646, ann. 1547), les protestants alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur défenseur. Le roi, comme ami du sultan, était gourmandé à la fois par le pape et les luthériens. Son refus obstiné d'agir sous Charles-Quint contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait à l'affaire d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques, auxquelles il répondait en menaçant lui-même de se séparer du Saint-Siége (23 avril 1532).
Son envoyé Rincon trouva le sultan déjà en marche avec un peuple immense, qu'on portait à cinq cent mille hommes. C'était comme l'expédition de Xerxès. Il fut reçu, ce pauvre Espagnol, venu tout seul à travers les dangers, comme l'eût été le roi de France. Il arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangés en silence; tous portant des flambeaux: «Qu'est-ce, au prix d'une telle fête, que les fameuses illuminations de Rome et du château Saint-Ange?» Il n'y avait peut-être jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul événement plus grand en effet. C'était la première fois que les deux religions, si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser.
Ibrahim dit à l'envoyé que l'ancienne amitié du sultan pour la maison de France aurait pu décider Soliman à faire ce que voulait son frère François Ier, mais qu'il était trop tard; que, s'il reculait, on dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'étonnait que le roi fît cette requête pour un homme «qui n'était pas chrétien puisqu'il avait saccagé Rome, rançonné le vicaire du Christ, et qui tous les ans plumait et pillait les chrétiens, sous prétexte de la guerre des Turcs.»
Soliman espérait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant Vienne une force énorme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois, Bohêmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'était faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux princes en personne. Charles-Quint, tout armé, essayant des chevaux qu'on lui avait donnés, dit: «Rien ne pourra m'empêcher d'être moi-même à la bataille.» Et encore: «Je tuerai ce chien turc,» mots dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui parlait très-peu, ne laissèrent plus douter d'un duel homérique.
Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas à Vienne, si cet orage immense se dissipait sans éclater, pourquoi combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcère à la jambe, ne parut plus, alla prendre les eaux. La grande armée impériale, européenne, s'en tint à couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours, la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.), ravagées et pillées, fournirent le grand tribut de filles et de garçons que ramenait toute armée turque. On donna le change à l'Europe en répandant l'histoire, héroïque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le château fort de Güns, avait arrêté Soliman. Ce qui n'est pas vrai de tout point. Car Juritzi, blessé, réduit à deux cent cinquante hommes, traita et reçut le croissant.
Pour la troisième fois, Soliman avait sauvé l'Allemagne protestante. Au bruit de son approche, dès le 23 juillet, Charles-Quint, repentant de son intolérance, avait déclaré suspendue toute procédure de la chambre impériale contre les luthériens, promis que personne ne serait plus inquiété pour sa religion, et que le grand débat serait soumis à un libre concile de toute l'Église. Cette convention de Nuremberg, ratifiée en août à Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de l'armée formidable qui imposa à Soliman.
Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla à son frère de traiter à tout prix. L'alliance de François Ier et d'Henri VIII contre le Turc (18 octobre 1532) lui fit croire, non sans vraisemblance, qu'ils agiraient pour Soliman. Les conditions les plus humiliantes furent imposées par le sultan et acceptées, le partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu qu'il avait de Hongrie, se déclara fils du sultan, frère d'Ibrahim, vassal et tributaire. Tout étonne dans cette transaction, surtout le lieu des conférences. Le traité se fit chez le bâtard Gritti, où Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-même. Grand scandale pour les Turcs, indignés de voir Sa Hautesse descendre tellement, et la main vénitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie.