L'échec n'était pas humiliant, mais c'était le premier échec. Il y avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que son maître n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au combat. Il l'entoura de fêtes, où le doge de Venise fut solennellement invité. Les ambassadeurs vénitiens, hongrois, polonais, russes, entouraient le sultan. La France était absente. François Ier n'osait ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoyés turcs.

Les fruits du traité de Cambrai commençaient d'apparaître.

Charles-Quint, débarqué le 12 août à Gênes, un mois juste après le traité, voit toute l'Italie à ses pieds. Tous les États demandent grâce. Florence seule essaye encore de résister. Ô clémence! Il fait grâce à tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan à Sforza, donne Florence aux Médicis. Un système nouveau commence de prétendue protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine, l'amaigrissement et la phthisie, la mort aménagée de manière à durer des siècles.

Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du véhément Gattinara. Son conseiller, modeste secrétaire, est l'avisé Granvelle, le Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente années. Quiconque est, comme moi, obligé de subir ses interminables dépêches, déplore sa baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce génie de plomb furent ses moyens de gouverner. Très-absolu, sous formes hésitantes et dubitatives, il discutait à l'infini devant le maître et le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais véhément, nerveux et maladif, à la longue, croyait choisir, décider de lui-même, et ne résolvait guère que ce que Granvelle avait résolu.

Cet esprit bas, fort et rusé, doit être l'auteur véritable du système que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: Discipliner l'Europe.

Pourquoi pas? Le pape annulé et le roi de France annulé, l'autorité, c'est l'Empereur.

Discipliner l'Italie, la rendre obéissante, souple instrument, l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et des hommes, de quoi tenir l'Italie même dans un constant étouffement.

Discipliner le roi de France, le faire soldat de l'Empereur, contre le Turc et les luthériens, l'employer à détruire ceux qui peuvent le sauver encore.

Discipliner l'Église, par un concile que Charles-Quint tiendra au nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives.

S'il en vient là, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience même et dans les libertés de l'âme, comment sauvera-t-elle ses faibles libertés politiques?