Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure, comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas un écu.
Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII.
Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de Boleyn. Cela l'enchaînait à la France.
Soliman, dans sa conquête de Hongrie et son invasion d'Allemagne, suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait toujours entraîné les sultans, et l'intrigue vénitienne, qui, par Ibrahim et le bâtard Gritti, l'avait lancé au nord, allié nécessaire, fatal, de François Ier, même ingrat.
Le duc de Venise, vieil André Gritti, homme de quatre-vingts ans, reçut l'épouvantable coup, comme il avait reçu, tant d'années auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise, pour s'être alliée aux empereurs et rois, avait gagné ce purgatoire qu'ils lui faisaient endurer à Cambrai.
Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rédemption au Messie turc, qui, à ce moment même, maître de la Hongrie et près d'envahir l'Allemagne, allait forcer l'Empereur à la modération. Et, en effet, Venise, rançonnée, eut du moins ce bonheur de garantir ses alliés, d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie.
Rien n'avait arrêté la marche de Soliman. Il avait dans les mains la couronne de Saint-Étienne, le puissant talisman auquel les Hongrois ont attaché la magie de la royauté. Nombre de magnats la suivirent, se rallièrent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti l'intronisèrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronné de la main de Venise.
Le but était atteint, la saison avancée. Une Hongrie nouvelle était fondée qui désormais faisait front à l'Autriche. Septembre finissait. Charles-Quint, rassuré par le traité de Cambrai dès le 5 août, avait pu envoyer à Vienne une élite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une armée dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on sait, immense par ses faubourgs, est en elle-même une petite ville, d'autant plus facile à défendre. Les murs ne valaient guère. Mais les troupes qui y entrèrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les premiers abattus, devaient arrêter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait point d'artillerie de siége, et n'eût pu faire venir de grosses pièces à travers la grande plaine hongroise sans route, et déjà défoncée, gâtée des pluies d'automne.
Tout le pays était nu et sans vivres. Les bandes irrégulières des Turcs achevèrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27 septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la pluie, intolérables à ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui déjà s'étaient révoltés à Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage. Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livré par un transfuge. Les Turcs, lancés à l'assaut, se trouvèrent en face d'une arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionnée en Allemagne, dont les effets furent effrayants. Repoussés plusieurs fois, ils n'étaient ramenés à la charge qu'à coups de bâton. Ils finirent par dire qu'ils aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse allemande. On céda le 14 octobre, et on leva le camp.
Ce fut le terme extrême des succès de Soliman au nord. Le climat fut l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la fatigue de traverser les steppes, demi-désertes, de Hongrie; les Turcs n'arrivaient qu'épuisés. Charles-Quint juge ainsi lui-même le siége de Vienne: «Le Turc s'est retiré plus par nécessité que par aucun secours qu'il pensât pouvoir venir contre lui. (Négoc. du Levant, I, 179.)»