CHAPITRE XIX
FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT—FONTAINEBLEAU—LE GARGANTUA
1535
Le Liégeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin, nous donne un curieux portrait de François Ier. C'est le dernier moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538 avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu'à sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survécut.
Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient admirée: «Il savait, disait à merveille les particularités de chaque pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées.» (P. Jov.)
Hubert ajoute ce mot: «Non-seulement les artistes auraient profité à l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.» (Hub. Vita Fred. Pal.)
Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait trente-cinq et ne se portait guère mieux. Il bégayait comme François Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coupés. Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de maladies. Il était fort adonné aux femmes, autant qu'à la table; grandes dames et petites filles, tout lui était bon. Un ulcère le força de quitter brusquement l'armée, en 1532, en présence de Soliman.
Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne médecine, grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le médecin de François Ier, l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vit les plus grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet, les Sylvius, les Servet, les Vésale. Là, Vésale prépara la première description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation du sang.
Vésale, prosecteur de Gunther, devint le médecin de Charles-Quint, et écrivit Sur la goutte de César un opuscule qu'on a placé, non sans cause, près du poème de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des anciens traités relatifs à la grande maladie. César, traité par le gaïac, fut de plus en plus noué et torturé d'exostoses. Le roi, qui semble avoir préféré les pilules mercurielles de son ami Barberousse, n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent près de la mort, et cette triste bouffissure dont témoigne son dernier portrait.
Dans cet état de santé, les dispositions des deux malades étaient toutefois différentes. L'humeur âcre de Charles-Quint, irritée et attisée par des mets très-épicés, ravivait sans cesse en lui les éléments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence, la mélancolie de Charles le Téméraire. Il ne voulait point de paix. François Ier, plus malade, plus découragé, sans l'affront de Merveille et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trêve qui durât ses dernières années. (Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538.)
François Ier, peu à peu, était comme rentré en lui. Jeune, il avait d'abord rêvé l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire. Milan lui restait au cœur. Mais il eût voulu l'obtenir par arrangement plutôt que par guerre.