Il sait tout le passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau, mais il les arrache en courant, il en sème sa route. S'il en garde quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses nouvelles et très-contraires.

La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux placée ici: «C'est un enfant sans mère» (Prolem sine matre creatam).

Où sont ses précédents? Il appelle son livre Utopie, et sans doute il connaît l'Utopie de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'Éloge de la folie d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre.

Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens.

Il touche à l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met l'enfant! Quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la génération, une folie ridicule! Cela est sot et sacrilége.

Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible Utopie a grand'peine à trouver ce que les mystiques communistes du Moyen âge avaient réalisé d'une manière plus originale. La forme est plate, le fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des réalités.

Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue et s'en moque. Tout cela vient à travers son œuvre profonde et calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de nourrice.

Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux, il va à la recherche du grand Peut-être. Il cherchera longtemps. Le câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les chimères.

Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les lueurs de la Foi profonde. Copernic y fera plus tard, et Galilée. Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances chimiques tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la circulation de la vie, la mutualité et solidarité des fonctions, éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère, et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la Renaissance.

Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel. Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua.