Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25].

Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé.

Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami de la nature, on le fait prêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord, les moines qui devinent son génie vous le mettent dans un in pace. Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri des frères Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour René, de la physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante dans cette vie d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde.

À Montpellier, il enseignait la médecine avec applaudissement; mais sa robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'établir à Lyon, où la grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Étienne Dolet, qui attaquait également et les légistes et le clergé, et se fit brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient répandu son nom.

On commençait à regarder de quel côté il tournerait. Les protestants se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze dit dans ses vers: «Tout grand esprit a les yeux sur cet homme.»

Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua, tous crièrent d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation. Peu devinèrent le mot caché, qui est celui d'Émile: «Reviens à la nature.»

C'était l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen âge qui dit: «La nature est mauvaise, impuissante pour te sauver,» il disait: «La nature est bonne; travaille, ton salut est en toi.»

Mais il ne part pas comme Émile d'un axiome abstrait. Il part du réel même de la vie, des mœurs de ce temps, de sa pensée grossière. La conception, tout enfantine, est celle de l'homme énormément et gigantesquement matériel, d'un géant. Il s'agit de faire un bon géant.

Ces vieilles histoires de géant, loin de pâlir, s'étaient fortifiées à l'apparition de la royauté et du gouvernement moderne. Le phénomène étrange, diabolique ou divin, d'un peuple résumé dans un homme, la centralisation royale, comment la figurer? comment représenter ce Dieu? C'est un géant apparemment, qui mange les gens en salade? Car un roi ne vit pas de peu.

On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles ridicules; un monde de dérision lui apparut dès son berceau. Il vit l'époque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis XII, de Grandgousier et Gargamèle. Il s'en souvient encore. Son Gargantua est daté de l'année où François Ier mit l'impôt sur les vins, impôt qui fit révolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot: Sitio.