Cette soif (qui tout à l'heure est celle des sciences et des idées), l'auteur la pose d'abord dans la matérialité la plus basse. Ce n'est qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit au livre, comme les farces et les fêtes de l'âne précédaient les chants de Noël.

L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement, l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de paresse, mauvaises mœurs et vaines sciences.

Voilà le point de départ, et il le fallait tel.

Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et positif.

Il croit, contre le Moyen âge, que l'homme est bon, que, loin de mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le cœur, l'esprit, le corps.

Il croit, contre l'âge moderne, contre les raisonneurs, les critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de fruits et de fleurs.

On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la nature pour réchauffer et féconder le cœur. Le soir, après avoir ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du ciel, observant les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, entroient en leur repos.»

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les royaumes.»

Ce livre est tout empreint du temps, écrit visiblement sous l'influence des derniers événements, des guerres de l'Empereur, et aussi des guerres scolastiques de Paris, mortellement hostile à la sale et turbulente vermine des Cappets, des ennemis de la pensée. Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier à Paris, y avait trouvé Béda triomphant, le bûcher de Berquin tiède encore; il en avait rapporté une verve amère d'indignation.