En 1534, Jean Du Bellay, allant à Rome, passa par Lyon et emmena Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de médecin du grand hôpital de Lyon.
La position de cet habile homme près de François Ier était exactement celle de MM. D'Argenson près de Louis XV. De même que ces derniers, unis avec la Pompadour, entreprirent d'entraîner le roi par l'ascendant de Voltaire, Du Bellay, avec la duchesse d'Étampes, dut essayer d'agir sur François Ier par le Voltaire de l'époque, qui était Rabelais.
L'œuvre, achevée dans le cours de l'année 1535, paraît avoir reçu à ce moment des additions propres à gagner le roi.
Favorable généralement aux bons prédicateurs de l'Évangile, elle eût pu sembler protestante. Rien n'était plus loin de l'idée de Rabelais. Il est évidemment pour Érasme et contre Luther dans le parti du libre arbitre. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs fort éloigné les hommes de la Renaissance. Budé s'était violemment déclaré contre eux dans la préface, du Passage de l'hellénisme au christianisme. Plusieurs allusions hostiles au protestantisme furent mises dans le Gargantua.
Une autre très-flatteuse au roi, qui venait d'achever Chambord, c'est l'épilogue du livre, l'aimable Abbaye de Thélème, dont l'architecture est calquée sur celle du nouveau château.
Le succès fut immense. On en vendit, dit Rabelais, en deux mois, plus que de bibles en neuf ans. Il en existe soixante éditions, des traductions innombrables en toute langue. C'est le livre qui a le plus occupé la presse après la Bible et l'Imitation.
Pour l'effet sur la cour, sur le roi, il dût être grand, puisqu'un courtisan aussi habile que Jean Du Bellay osa l'appeler: Un nouvel Évangile, et d'un seul mot: le Livre.
Examinons pourtant. Mérite-t-il ce titre? L'idéal moral de l'auteur, un idéal de paix et de justice, de douceur, d'humanité, est-il complet, est-il précis? Non, il ne pouvait l'être. Nulle éducation n'est solide, nulle n'est orientée et ne sait son chemin, si d'abord elle ne pose simplement, nettement son principe religieux et social. Rabelais ne l'a pas fait, pas plus que Montaigne, Fénelon, ni Rousseau. Son idéal n'est autre que le leur, l'honnête homme, celui qu'accepte aussi Molière. Idéal faible et négatif, qui ne peut faire encore le héros et le citoyen.
Ce grand esprit avait donné du moins un beau commencement, un noble essai d'éducation, une lumière, une espérance. L'exigence des temps, l'urgence de la révolution, demandait autre chose.
Rousseau élève un gentilhomme. Rabelais élève un roi, un bon géant. Et le peuple, qui se charge de l'élever?