[1]: Dans ce chapitre et les suivants, la Presse, la Banque, la Réforme de Luther, nous avons dû poser les questions dominantes du siècle avant de les voir se débattre en France. Cette méthode était la seule logique.
La question dominante et souveraine se présente dès le premier chapitre: La révolution se fera-t-elle par la Renaissance et la création d'un nouvel esprit, ou par la réforme et le renouvellement de l'esprit chrétien?
Le signe du nouvel esprit est la réconciliation du genre humain, l'adoption même des proscrits, des maudits, des Turcs, des Juifs, des tribus sauvages, etc., dans lesquels l'humanité européenne reconnaîtrait des frères. Cette reconnaissance, préparée pour l'Orient dans la trop courte époque des quinze premières années de Soliman, est ajournée par l'effroi de l'Europe, par l'horreur qu'inspirent Barberousse, les ravages des Barbaresques.
De nos jours, l'œuvre de rapprochement s'est avancée par le commerce et la colonisation, par la science et par la critique. L'humanité s'éveille avec bonheur dans l'idée consolante de son identité. Nous vivons, nous fraternisons, nous combattons avec les Turcs. Mais ce n'est pas seulement cet Orient occidental du monde musulman qui nous apparaît comme frère. L'immensité du monde chinois se révèle comme une autre Europe au bout de l'Asie. La religion bouddhique, avec ses deux cents millions de croyants, y répond au christianisme, et comme nombre, et comme morale, et comme hiérarchie, comme monachisme, etc. Ce surprenant Sosie de la religion occidentale que nous venons de découvrir est-il ou n'est-il pas vraiment frère du christianisme? Celui-ci le reconnaîtra-t-il ou le repoussera-t-il? Oui ou non, selon le caractère que le christianisme revendique pour lui-même comme essentiel et constitutif. Si le christianisme met son essence dans la promesse du monde à venir, dans l'espoir du salut, dans l'intérêt, il n'est pas le frère du bouddhisme, il peut le repousser. S'il veut se définir la religion de la charité, il reconnaîtra le bouddhisme comme son frère, comme un autre lui-même; il ne déclinera cette fraternité et cette ressemblance qu'en déclarant que la charité n'est point essentielle au christianisme.
Le clergé se garde bien de toucher cette question. Il laisse une philosophie complaisante insister sur les différences des deux religions, c'est-à-dire sauver et défendre le christianisme comme unique et miraculeux. Pour nous, les ressemblances nous semblent bien autrement frappantes. C'est au cœur de juger. Qu'il dise si le charme moral de la légende évangélique ne se retrouve pas tout entier dans la légende bouddhique, avec sa placide sainteté, même ses tendances féminines à la quiétude monastique. Il faut être bien déterminé à ne rien voir pour nier une ressemblance de famille qui n'est pas seulement dans les grands traits généraux de la face et dans l'expression, mais dans les menus détails, dans les petits signes fortuits, jusque dans les plis et les rides. Non-seulement les deux frères se sont ressemblé en naissant, mais dans le progrès de la vie; ils ont changé et vieilli de la même manière.
À ces dictées du cœur et du bon sens répondent entièrement les résultats de l'érudition. Que de fois je les recueillis (dans cette heureuse amitié de trente ans) de la bouche aimable et chère, autant que grave, d'Eugène Burnouf!... Oui, chère et regrettable à jamais! Je passe tous les jours, le cœur plein d'amers regrets, devant cette maison, où tous nous prîmes le lotus de la bonne foi, devant ce savant cabinet, si bien éclairé, soleillé, où, dans les jours d'hiver, nous réchauffions notre pâle science occidentale à son soleil indien. L'émanation régulière des langues, exactement la même en Asie, en Europe, la génération correspondante des religions et non moins symétrique, c'était son texte favori et mon ravissement.
Voilà ce que j'ai emporté de cette maison: sa lumière (qui est ma chaleur), sa parole limpide, où je voyais si bien naître d'Orient, d'Occident, le miracle unique des deux Évangiles. Touchante identité! deux mondes séparés si longtemps dans leur mutuelle ignorance et se retrouvant tout à coup pour sentir qu'ils sont un, comme deux poumons dans la poitrine ou deux lobes d'un même cœur.
Moi sacré de la Renaissance! Là, je l'ai bien senti! l'unité de l'âme humaine, la paix des religions, la réconciliation de l'homme avec l'homme et leur embrassement fraternel.
Un mot encore sur ce premier chapitre. Comment personne ne s'est-il avisé d'une chose si facile et si belle, de réunir tant d'histoires ravissantes, qui sont dans Burnouf et ailleurs, en un même Évangile bouddhique? Comment n'a-t-on pas publié dans un format populaire la merveille du Zend-Avesta? Comment les juifs n'ont-ils pas traduit leur magnifique histoire d'Iozt? Comment ne traduisent-ils pas de français en allemand la Kabbale de M. Frank, un chef-d'œuvre de critique; et d'espagnol en français les Juifs d'Espagne de M. José Amador de los Rios?
Le point capital peut-être de l'histoire des Juifs, c'est l'effort qu'ils ont fait à certaines époques pour sortir de l'usure, et l'inepte fureur avec laquelle les chrétiens les y repoussaient. (Voir particulièrement les édits de 1774, 1775, 1777.)