«Voilà tout ce que je possède en fait de documents originaux relatifs aux Fantines. Voici maintenant ce qu'on m'en a dit dans mon enfance, et encore ne sont-ce que des vieillards à qui j'en ai entendu parler. Les vieux montagnards pouvaient bien en parler à un enfant, mais s'en fussent tus devant une personne raisonnable.

«Les Fantines ne se voyaient que de loin, mais ne se laissaient jamais approcher.

«Lorsqu'au temps des moissons une mère déposait le berceau de son enfant dans les blés, elle était rassurée par la pensée qu'une Fantine venait en prendre soin pendant son absence, le consoler, le bercer s'il pleurait, lui chanter confusément pour l'endormir, écarter de son front les mouches piquantes, etc.

«Si dans les rochers arides s'épanouissait une magnifique fleur, c'est qu'une Fantine l'avait arrosée, cultivée, etc.

«Lors d'une inondation, un berceau entraîné sur les flots vint aborder sans accident au rivage: c'était une Fantine qui l'avait dirigé.»

Telle est la lettre du bon et savant historien des Vaudois, leur première gloire en ce temps. C'est une belle singularité de ce petit peuple d'occuper par l'histoire une place si haute en Europe. Rien de plus grand dans notre littérature que la trilogie vaudoise du naïf Gilles, de l'éloquent Léger et du vaillant Arnaud. (La Glorieuse rentrée des Vaudois, par M. Arnaud, colonel et pasteur des vallées.) De nos jours, cette inspiration s'est retrouvée dans Muston. La première édition de son histoire contient une délicieuse description du pays (réimprimée récemment). La seconde, complète et refondue entièrement, est précieuse par les renseignements qu'il a recueillis dans toutes les archives de l'Europe. Ce noble et savant homme, qui rajeunit en vieillissant, nous donne en ce moment, sur cette histoire si dramatique, un poème plein de beaux vers: l'Israël des Alpes.

[25]: La vie de Rabelais est impossible pour qui voudrait tout éclaircir; mais, quant à l'aspect principal, la bonté, la grandeur de ce beau génie, il a été mis en complète lumière. Un jeune paysan de Normandie, dans un village, sans autre secours que la sagacité pénétrante d'un esprit fin et tendre, très-réfléchi sous sa forme naïve, a suivi et senti le mystère de la Renaissance dans Rabelais, Molière et Voltaire. Ce mystère peut se dire d'un mot (celui de Vasari sur Giotto): «Il a mis la bonté dans l'Art.» Bonté et tolérance, ardente humanité, ce fut l'âme commune de ces grands hommes. La foule inintelligente n'avait vu en eux que l'esprit critique; ils ont attendu jusqu'à nous leur révélation. Rabelais, Molière, Voltaire, par Eugène Noël. Trois petits volumes in-18.

[26]: La même année, il institue une confrérie du Sacré corps de Jésus. Serait-ce le premier nom des jésuites, qui plus tard si habilement exploitèrent le Sacré cœur? Extrait des Actes du Vatican, Archives, carton L, 379. L'histoire des jésuites a été fort éclaircie par l'ouvrage de M. Alexis de Saint-Priest sur leur suppression, d'après les documents conservés au ministère des Affaires étrangères. Nulle part ils n'ont été plus finement appréciés que dans le beau livre, tout récemment publié, de M. Lanfrey: L'Église et la Philosophie au XVIIIe siècle, 1855.

[27]: Les persécutions recommencent à l'instant même. Un inquisiteur converti au protestantisme est brûlé à Toulouse. Voir la procédure aux Archives, carton J, 809.

[28]: Peut-être a-t-on dit trop de mal et d'elle et de lui. Leur crime à tous les deux fut surtout d'avoir défendu les protestants, ou plutôt l'humanité. La sœur de la duchesse, madame de Cany, était elle-même protestante. Lettres de Calvin, édition Bonnet, t. I, p. 281.—Je ne vois jamais au Louvre la belle et rêveuse statue du pauvre Chabot, un chef d'œuvre de la Renaissance, sans penser aux belles paroles qu'il prononça devant le roi. François Ier, parlant un jour des plaintes que faisaient les protestants sur la mort des leurs, brûlés en France et en Angleterre, l'amiral fit cette réflexion: «Nous faisons des confesseurs, et le roi d'Angleterre fait des martyrs.» Il fallait quelque courage pour dire alors si hautement qu'en envoyant les protestants à la mort on faisait des confesseurs de la vérité. (Extraits des actes et dépêches du Vatican, Archives, carton L, 384.)