HISTOIRE DE FRANCE

J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en comble et la renouvellent entièrement.

J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet, l'habile explorateur des mêmes documents, ne se rencontre avec moi, dans cette période, que pour un fait: l'élection de Charles-Quint.

C'est dans les douze ou quinze dernières années que les lettres, dépêches et actes de tout genre ont été publiés d'ensemble et dans une abondance, une variété qui nous permet de juger ces pièces elles-mêmes, en les contrôlant les unes par les autres.

Jusque-là on n'avait guère d'autre guide que les chroniques du temps et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes sur le reste ou tout à fait muettes.

Les points essentiels de l'histoire politique étaient encore controversés. Le connétable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un traité écrit avec l'Empereur? Les avis étaient partagés. Quelle fut, pendant la captivité de Madrid, la flottante politique de la régence et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouvé dans les Papiers Granvelle et dans les pièces réunies sous le titre de Captivité de François Ier (1841, 1847).

L'histoire des mœurs de la cour et du prince était-elle mieux connue? On en était réduit à glaner dans Brantôme. Les deux faits moraux les plus graves, et du plus intime intérieur, sont éclaircis maintenant par les lettres de la sœur du roi et de Diane de Poitiers (Éd. Génin, 1841, et A. Champollion, 1847).

Les actes les plus cachés, niés et démentis devant l'Europe, sont maintenant en pleine lumière, spécialement les rapports secrets du roi avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils furent un coup de désespoir et datèrent du champ de Pavie. Grâce à l'importante publication de M. Charrière, nous pouvons compléter, dater et préciser les faits donnés par Hammer, d'après les rapports, souvent vagues ou défigurés, des écrivains orientaux (Négoc. du Levant, 1848).

Le point capital, décisif, pour toute la fin du règne, c'est la crise de 1538, qui changea subitement la politique française, la fit définitivement catholique, rétrograde et, pour ainsi dire, espagnole. C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de Tournon, de Lorraine, on peut dire l'éclipse de François Ier, sa mort anticipée, et déjà l'avénement de la petite cour d'Henri II. Qui décida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premières démarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes hésitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications récentes (Weiss, 1841; Lanz, 1844; Le Glay et Van der Bergh, 1845; Alberj, 1839-1844). Tout est clair maintenant, et par le rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Sénat de Venise, et par la lettre intime où la sœur de Charles-Quint révèle ses terreurs, les embarras extrêmes et l'état effrayant de sa situation.

À ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire intérieure de Paris, qu'on cherchait dans Félibien, Sauval, Du Boulay, etc., n'existait point pour cette époque. Elle s'est révélée à nous dans la précieuse chronique anonyme publiée (1854) par M. Lalanne. On en peut dire autant de l'histoire de Genève, qu'on a connue par les chroniques, imprimées récemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855).