En possession de ces riches matériaux, la critique peut maintenant examiner, juger, choisir.

Parfois la lumière se fait d'elle-même. Au premier coup d'œil, par exemple, on voit, pour les exécutions des protestants en 1535, que le narrateur sérieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et peut-être tout vu) jour par jour. Bèze et Crespin évidemment ont suivi de lointains échos. Le récit catholique éclaire l'histoire protestante.

Nuls documents ne méritent une attention plus sérieuse que les rapports des envoyés vénitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des renseignements statistiques. Ce sont généralement de pénétrants observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois, spécialement sur les faits éloignés de leur observation immédiate. Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnées à Charles-Quint, ignore l'irritation où les mettait depuis longtemps l'immolation systématique de l'industrie flamande aux intérêts de l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient l'alliance même aux dépens des Pays-Bas.

Contarini a bien vu Charles-Quint. Il décrit à merveille cette mâchoire absorbante, ces yeux avides (occhi avari). Il n'en juge pas moins que l'empereur est modéré, peu ambitieux. Cela, en 1525, au moment où le jeune prince se lâche et se dévoile dans ses vastes projets par sa lettre à Lannoy.

Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au sénat de Venise sont souvent combinés pour plaire à ce sénat. Nicolas Tiepolo, par exemple, qui est si sérieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu dans l'éloge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue énumération de ses vertus. Il est si généreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il vient de faire élire son frère roi des Romains. Pourquoi ces puérilités dans une bouche du reste grave? Parce que le parti impérial redevenait tout puissant dans le Sénat de Venise, après la conférence de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge André Gritti, qui meurt un an après. Venise dès lors va suivre l'empereur, s'éloigner de la France et se brouiller avec les Turcs.

Ceci donné à la méthode, à la critique, aux sources, il resterait peut-être à tracer une brève formule qui résumât les trente années, permît d'embrasser tout d'un coup d'œil, comme une vaste contrée dans une petite carte géographique.

C'est l'âge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition infinies, son précoce avortement, la nécessité où elle est de s'appuyer du principe, essentiellement différent de la Réformation.

Que n'avait-elle embrassé dans ses vœux? Du premier bond, elle allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre humain: la réconciliation de la terre.

D'un même élan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants.

La merveille, c'est que d'une foule de découvertes isolées, spontanées, un ensemble systématique se faisait sans qu'on s'en mêlât, tout gravitant vers ces deux questions: Comment se fait et se refait l'homme physique? Comment se fait l'homme moral? Le premier livre qu'on ait écrit sur l'éducation, celui qu'on peut appeler l'Émile du XVIe siècle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur.