La puissance d'enfantement qu'eut la France à ce moment éclata par l'apparition subite des deux langues françaises, qui surgissent, adultes, mûres, tout armées, dans les deux écrivains capitaux du siècle: l'immense et fécond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin.
Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance, est-elle au niveau de son rôle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle un corps? a-t-elle un cœur? a-t-elle cette vie générale, répandue partout, que l'Italie avait dans son bel âge? La France étonne par d'effrayants contrastes. C'est un géant et c'est un nain. C'est la vie débordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle n'est pas encore.
Donc, sur quoi porte la Renaissance française? Faut-il le dire? sur un individu.
Qu'était-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de l'humanité, celui que l'esprit nouveau pria d'être son défenseur contre la politique catholique et le roi de l'inquisition?
C'est à ce volume à répondre. Mais déjà, dans ce résumé, nous devons faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si bien, agit si mal, mobile en ses résolutions encore plus que dans ses amours, cet imprudent, cet étourdi, ce Janus, cette girouette, François Ier, fut un Français.
Le peuple est encore une énigme. La noblesse et le parlement accueilleraient l'étranger (1524). La bourgeoisie prête au clergé l'appui brutal des confréries contre le libre esprit de recherche et la rénovation religieuse.
La France, toute en un homme en qui rayonnent à plaisir les vices nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu'à s'oublier et se renier.
Quelle réponse à cela, et quel remède? Nul que la voix morale, l'appel aux vertus fortes, au sacrifice, au dévouement. Dans les ravages atroces des armées mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonné écoute le cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu.
L'immense élan de la musique, devenue populaire, le libre examen de la Bible, la presse décuplée, centuplée, l'épuration du sacerdoce et de la famille, n'est-ce pas déjà la victoire? Quelque ombre mystique qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumière n'est-elle pas gagnée pour toujours?
Rien n'est gagné. Tout reste en question. Au mysticisme spontané, spirituel, lumineux du Nord, répond le mysticisme matériel, imaginatif du Midi, son dévot machiavélisme. De la colère idolâtrique, de l'obstination espagnole, du génie d'intrigue surtout et de roman, sort la dangereuse machine des Exercitia d'Ignace, grossière, d'autant plus redoutable.