Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant figure, grava pour l'avenir sur le bronze: Melancolia.
Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le grand ouvrier Albert Dürer.
Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la patrie), sans consolation intérieure: Melancolia.
Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre, insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire son cœur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte laborieuse: Melancolia.
Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un effort stoïcien, faisant appel au moi, sans appui du passé, il grava d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie, le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un flambeau pour le monde.
L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou, dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable, de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'œil profondément noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était la joie!
«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier, harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature.
«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte, elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai failli atteindre,—failli d'une seconde,—qui fut la mort, la nuit, et mon éternelle ignorance.»
C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras, obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment, s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il? Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée.
Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit, il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite.