La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons turcs, en protégeant ses assassins.
L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en détruisant ses Maures. Elle restera loyale quand même, et mourra le chapeau à la main devant la dynastie flamande.
Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol, ont à peine conscience de leur destinée.
La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les mœurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie, l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles, beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai, pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un soulier le canon compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle. Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants, toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme allemande vient bien vite écouter.
Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants.
Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres principicules, de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment gracieux et clément Seigneur... je ne sais qui, quelque noble vautour qui daigne les manger jusqu'aux os.
Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave, l'Allemand le valet.»
Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart.
Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée. Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate. Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue, déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants; Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile chez le fermier des indulgences et de la grande élection!
Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème? Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et regarda le ciel.