On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, collées l'une sur l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther.
Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui eût ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprévu). Ce fut de faire une Hongrie allemande, autrichienne, bâtarde, d'énerver, mutiler le vaillant portier du monde chrétien.
Un an après l'élection impériale, le frère de l'Empereur épouse Anne de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême[6], portant sa main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de l'Europe.
CHAPITRE V
RÉACTION CONTRE LA BANQUE—MELANCOLIA—LUTHER—LA MUSIQUE
1516-1519
Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si énormément éloignées de mœurs, de langues et de génie, venaient d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération de banque et de diplomatie.
«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la guerre.»—N'oublions pas que cette œuvre de paix engendre deux cents ans de guerre (1515-1715).
Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté, qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel croupion qu'on appelle la Bureaucratie.
Comment les nations vendues prirent-elles leur sort?
La Bohême, livrée par sa sœur la Pologne, l'hérétique par la catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais.