Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, était l'ami naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait séduit le premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frère l'évêque de Liége. Ce chapeau tant désiré, on le lui tenait à distance, lui promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zèle. Point de chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intérêts du roi d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcroît, Marguerite acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crédule comme un héros du vieux temps, se laissait volontiers conduire.
Hutten lui-même aida peut-être. Le duc de Wurtemberg, ami, allié de la France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait soldé des bandes et guerroyait contre les villes impériales. Hutten sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria partout que cet ennemi public était soudoyé par le roi de France. Les Allemands, Seckingen en tête, coururent sus; il fut écrasé. L'armée, où Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on la fit approcher de Francfort, où se faisait l'élection; on la montra comme épouvantail aux électeurs, dont plusieurs se repentaient et comprenaient qu'ils allaient se donner un maître. Le Palatin le sentait. Plusieurs villes impériales, Strasbourg, Constance, etc., regrettaient amèrement d'avoir, sans le savoir, donné cette force aux Flamands pour peser sur l'élection.
Spectacle bizarre, en effet! c'étaient ces villes, les dernières républiques de l'Allemagne, c'était Seckingen, le chef de la démocratie noble des chevaliers du Rhin, c'était la révolution qui allait sacrer à Francfort la contre-révolution. Tous ces ennemis des prêtres faisaient venir un Empereur, d'où? du pays où les prêtres régnaient sur les rois, et régnaient à faire peur à Rome elle-même!
Cette curieuse mystification avait donné tant d'audace au parti flamand-espagnol, qu'il avait entouré Francfort d'embûches et de coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti à ceux qui viendraient pour le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans une lettre de Coblentz, écrit à Marguerite qu'il a dressé une embuscade par eau et par terre à un archevêque, «laquelle lui eût coûté cher» si l'électeur de Mayenne n'eût parlé pour lui.
Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir peur. Le Palatin, parent de François Ier, après s'être avancé pour lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait parole d'être son lieutenant dans l'Empire, se convertit à Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'électeur de Trèves qui ne s'était pas vendu au roi de France, mais qui, véritable Allemand, voulait contre le Turc le meilleur défenseur de l'Allemagne.
François Ier, in extremis, perdant de ses espérances, fit dire à ses ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien. L'électeur de Saxe eût eu des chances. Mais il s'abandonna lui-même, et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu. Il semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espéra pour son neveu Catherine d'Autriche, la sœur de Charles-Quint, se résignant, comme le chien de la fable qui porte le dîner et le défend d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se décide et en prend sa part.
La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut l'idée d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-même sa déconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait périlleuse, à travers tant d'épées nues, et avec des adversaires si peu scrupuleux. Pour n'être arrêté aux portes il lui fallut (lui ambassadeur du roi de France) prendre un déguisement, un habit de soldat.
Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont bonnes et compatissantes. Elles le consolèrent tellement qu'en Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-être, qui fit rire le roi. Tout fut oublié.
Les résultats étaient fort sérieux.
Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la moitié de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer; toute nation pâlit en son propre génie, languit et défaillit dans cet effort absurde d'assimilation impossible.