Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. «C'est une grosse affaire, dit le prélat avec un air rêveur. J'y penserai cette nuit.»

Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet, l'homme du plus secret intérieur. «Eh bien! quatre-vingt mille?—Non.—Soixante? cinquante?—Toujours non.—Enfin, de descente en descente, ils tombèrent au cinquième de ce qu'il avait demandé d'abord; on s'accorda à vingt mille florins.—«Mais vous n'y regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frère Brandebourg et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres électeurs le sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.»

Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des tapisseries de Flandre, dont on avait parlé. Le prince, ami des arts, y tient essentiellement.

Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, pour œuvres pies, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel Empereur lui obtiendrait la position de légat à latere nommant à tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit.

Son frère, l'électeur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille florins avec une sœur de Charles-Quint.

Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc.

Cette œuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-être si Marguerite d'Autriche n'y eût joint, dès l'origine, les moyens de la calomnie. La Flamande connaissait la crédulité des populations allemandes et suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les plus grossières, dès qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie de la France. Un Welche! avec ce mot, on trouble leur bon sens. D'un Welche, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires s'accordent, s'acceptent en même temps. Le mot d'ordre qu'elle donna, et qu'on trouve dans ses dépêches, ce fut de dire sur tous les tons: Que c'était fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir; qu'au moment de l'élection, François Ier arriverait avec une armée à Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'élu ou non, il irait se faire couronner à Rome; que, sûr du pape et de l'onction pontificale, il s'imposerait à l'Allemagne, qu'il réduirait les princes allemands à l'état d'obéissance où étaient les princes français, qu'avec les armées allemandes et celles d'Italie, il écraserait la Suisse, etc., etc. Ces nouvelles furent semées dans les cabarets, dans les assemblées de cantons, dans les diètes fédérales, et devinrent croyables à force de vin. Il faut entendre là-dessus l'envoyé impérial qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette négociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de désespoir: «Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables, comme si je les eusse priés. Ils ne cessent de demander... Que ne puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme seigneurs! (Nég. Autr. II, 373.)»

Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre la France. Marignan leur avait laissé un amer levain de rancune. Ils crurent ce qu'on voulait. Ils crièrent qu'il ne fallait pas qu'on laissât passer le Welche, ils prièrent, commandèrent aux Lorrains, aux Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme René fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur côté, écrivaient à Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empêcher l'élection du Français.

Toutes ces fumées de haine auraient pu s'évaporer. Pour rendre la haine active et lui faire frapper un coup décisif, il fallait l'armer d'une épée. Cette épée fut Seckingen.

Ceci fut le coup de maître le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne sais quelle belle action de justice héroïque, l'avait mis au ban de l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption où les juges se faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien se faire juges. Tel était Seckingen. Il s'était fait le redresseur de torts. La noblesse le suivait, et il avait mis à la raison jusqu'à un duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de l'Allemagne. François Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'était sottement brouillé avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami d'Hutten et de la révolution allât contre son rôle et prêtât sa vaillante épée à l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse n'eût rien fait près de lui. On le surprit par l'amitié.