Sauf l'électeur de Saxe, opposée à l'Autriche, et l'électeur de Trèves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes, le reste était à vendre, si bien que François Ier crut tout tenir deux ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en Espagne, mal informé, mal conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eût arrangé les choses. Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au secours comme François Ier, élimina les banquiers italiens, circonscrivit et centralisa l'action, agissant à Augsbourg, c'était la caisse; à Mayence, c'était l'intrigue. Elle fixa l'envoyé principal à Augsbourg, lui disant de s'en écarter peu. «Si vous allez à la diète suisse, lui écrit-elle, je vous prie et ordonne de par le roi que vous retourniez le plus tôt possible à Augsbourg.» (28 février 1519.)

Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du succès. Les électeurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en passer par là. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chièvres et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-être faisaient passer par Gênes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, étaient liés d'intérêt aux Génois, et tenaient à partager l'affaire de l'élection entre ceux-ci et les Allemands.

L'envoyé écrivait d'Augsbourg: «Ce pauvre Fugger, quoique bien maltraité, et qui y a déjà perdu huit mille florins, prêtera pour un an (8 février).» Ce pauvre Fugger refusait l'intérêt pour le peu qu'il prêtait du sien, mais se dédommageait par sa commission sur les sommes qu'il tirait d'ailleurs.

Trois conditions furent imposées par lui, et il y tint: 1o Les Garibaldi de Gênes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers, n'eurent part à l'affaire qu'en versant chez Fugger, et ne prêtèrent que par son intermédiaire; 2o Fugger reçut en garantie les billets des villes d'Anvers et de Malines, payées elles-mêmes sur les péages de Zélande; 3o Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle défendît de prêter aux Français. Il exigea de Marguerite une mesure inouïe, de faire défendre aux gens d'Anvers de faire le change en Allemagne pour qui que ce fût. Acte étonnamment arbitraire, qu'aucune ville des vieux Pays-Bas n'eût supporté. Mais la jeune ville d'Anvers, qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lançait dans le tourbillon des grands intérêts maritimes, avait un extrême besoin de se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endurée. Fugger fit la guerre à son aise. Les Génois et Nurembergeois, tout en grondant, se résignèrent; ils aimèrent encore mieux gagner par lui et lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Français qui avaient emporté de l'argent furent bientôt à sec, ne trouvèrent nul crédit, et n'eurent plus à offrir que leurs belles paroles et l'éloquence de l'ambassadeur Bonnivet.

Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succès. Il était visible qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui traduisait les dépêches) était un étranger, visible qu'il allait être partagé entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un défenseur contre le Turc, l'argument était bon surtout pour Ferdinand, qui allait épouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les dépêches, eût voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti évitait peut-être l'horrible guerre qui, presque sans trêve, dura, contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de Charles-Quint. Mais au premier mot écrit en ce sens, les Croy, le conseil d'Espagne, répondirent aigrement qu'on reconnaissait là les ennemis du roi, les amis de François Ier. Ces sottises furent portées par l'un d'eux à Malines, avec des instructions altières où le jeune roi d'Espagne se montrait justement par le côté qui eût dû empêcher son élection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand «assurer l'obéissance de l'Empire et acquérir grant gloire sur les ennemis de nostre sainte foy catholique (5 mars 1519).»

Ce déboire ne diminua pas le zèle de Marguerite. Le grand point était de gagner les deux frères de la maison de Brandebourg, dont l'aîné, Joachim, s'était engagé pour la France; le cadet, archevêque de Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les autres électeurs, rendant justice à ce jeune prélat et le croyant le plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se réglaient sur lui.

Nulle scène, dans l'Avare ni les Fourberies de Scapin, ne me paraît valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prélat affiche la plus complète incrédulité aux promesses de l'ambassadeur. Il a bien touché quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engagée. Le pape et l'Angleterre travaillent contre. «Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Français ont déjà les autres électeurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du papier. Nous savons bien que ces villes ont privilége pour ne payer jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg! à la bonne heure!»

À cette comédie, l'envoyé répond par une comédie; il s'adresse à son cœur, à ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte qu'il y aura à l'élection d'un étranger... Puis, s'exaltant, et le voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un misérable.

Le coquin, peu ému, répond ingénument qu'on lui offre davantage, qu'il est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne fera rien sans lui. «Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant, par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur.

—Impossible! vous resterez électeur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous punira!»