C'était là la grande préoccupation de l'Allemagne. Le héros de l'époque n'était plus Huniade ou Barberousse. C'était Tetzel. La bataille, animée, ardente, homérique, était l'élection, duel à mort des écus, des ducats.
On pouvait prévoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le drame. Ses préparatifs finissaient. On pouvait, sans être prophète, prévoir qu'en 1520 quelque cent mille chrétiens, liés à la queue des chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Sélim, il est vrai, faisait grâce presque toujours de l'esclavage, élargissant ses prisonniers par la voie du cimeterre.
Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs, couvrit la chrétienté. Pays étrange, unique, où l'héroïsme était la vie commune, où tout homme trouvait juste et simple de mourir en bataille, comme était mort son père!... Mais, hélas! ce sublime champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'était encore deux morceaux, coupé, scié en deux; et, ce qui était plus grave, c'est que ce n'était pas une scission de territoire, mais d'âmes; il y avait deux Hongries.
Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant l'ennemi, une digue élastique et mobile. Toujours l'attente des combats, des ravages. L'unique pensée, faire front au Turc. Le seigneur était chef, non maître. Sous Mathias Corvin, la grandeur de l'État, le progrès du luxe, la sécurité, changèrent les choses. On se mit à parler d'impôt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en 1513, surprit la Hongrie divisée contre elle-même. Le peuple prit les armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres, lui refusaient ses libertés d'émigration et de croisade. Le roi était un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'était établi qu'en trahissant son peuple, en le léguant aux Autrichiens s'il mourait sans enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement héréditaire.
Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore l'Autriche qu'en répétant le crime, en livrant la sœur de l'enfant comme future épouse de l'archiduc, avec ce prétendu droit d'hériter de la couronne élective de Hongrie.
Situation à faire pleurer les pierres! que ce peuple sacré, sauveur béni de l'Occident, qui pour tous devait être un objet de religion, passât ainsi de voleur en voleur!
Le petit Polonais, qui était Français par sa mère et neveu de Gaston de Foix, se montra vrai Hongrois. À peine homme, il échappa à toutes ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille.
Un seul prince en Allemagne eût voulu relever et grandir la Hongrie, l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Il eût voulu soustraire le petit Louis aux influences autrichiennes, tirer sa sœur de Vienne, et donner à la Hongrie un gage de l'amitié reconnaissante de l'Allemagne en faisant son roi empereur. Plan très-beau, difficile d'exécution. L'enfant était tenu, et par son tuteur polonais, et par sa sœur captive à Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois lié du fil de l'araignée.
La Saxe avait fermé sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les attaques qu'on dirigeait contre elles. L'électeur comprenait très-bien qu'une réforme du clergé qui soulagerait l'Église du poids de ses richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du temps, la disproportion des besoins et des ressources. Attendre en attendant, jusqu'à ce que cette manne tombât, c'était le conseil de la piété et de la politique. Seulement l'élection du roi catholique pouvait tout empêcher.
Albert de Brandebourg, l'électeur de Mayence, fut lui-même, dit-on, ébranlé aux premières prédications de la Réforme, et il eut un instant l'idée de passer au parti des saints. Il y eût gagné gros. Qu'était-ce que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une sécularisation radicale des biens du clergé? Qui sait même? de la transmutation d'un électorat viager en principauté héréditaire? Opération hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix années plus tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de Mayence en fit autant, il lui eût fallu celle de la France, d'une France luthérienne. Il retomba au possible, à la petite et basse réalité, à son rôle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire.