Les Espagnols qui font à l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands les traitent, comme ils font de l'Amérique, disant d'eux: «Ce sont nos Indiens.»

Mais nulle foire, nul marché d'esclaves, ne présente un aspect plus cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans détour, y font l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des âmes. Les maquignons se croisent. À grand bruit, passent et repassent les marchands de suffrages, les marchands d'indulgences.

Les deux affaires ont commencé en même temps, dès 1516, toutes deux menées par les Fugger et par l'archevêque de Mayence, fermier des indulgences, et, dans l'élection, l'agent mobile, actif, d'influence principale, que consultaient les électeurs.

Ce n'était pas la première fois que l'on vendait des indulgences. Mais la chose ne s'était faite jamais à si grand bruit, avec une telle mise en scène. Le peuple commençait à avoir l'oreille dure. Il fallait crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prédications, nul bruit n'y était épargné. Dès que les débitants approchaient à une lieue d'une ville, le clergé, entraînant d'immenses processions de magistrats municipaux, d'écoliers et de confréries, allait au-devant de la bulle papale, tous portant des cierges allumés. On la voyait marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La croix, plantée devant, était là pour lui faire honneur. Là, tous faisaient la révérence; tous se confessaient là, et achetaient bon gré mal gré. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et l'empressement des voisins à s'accuser. Malheur à qui ne suit pas le troupeau!

Aux portes de l'église étaient le coffre et le comptoir, le publicain Mathieu dans son telonio; je veux dire le Fugger, représenté par son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement aux mains ecclésiastiques. Le moine qui prêchait était un homme trop connu. L'archevêque de Mayence avait pris à cent florins par mois un Tetzel, puissant aboyeur, célèbre par mainte histoire médiocrement édifiante, à ce point que Maximilien voulait le faire jeter à la rivière. Mais c'eût été dommage; on n'eût pas aisément trouvé un tel acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait à l'entreprise, pouvant se donner pour pièce probante et dire: «Regardez-moi! voilà celui que l'indulgence a pu blanchir!... Après ce tour de force, que ne fera-t-elle pas?»

Tetzel, intrépidement, allait au but. Il n'affadissait pas, n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits, ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il voyait l'assistance frissonnante et déconcertée, il ajoutait froidement: «Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au fond du coffre.»

Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il s'échauffait jusqu'à dire: «Oui, quand même on aurait violé la mère de Notre-Seigneur!»

«Savez-vous bien, misérables, disait-il encore, que ceci n'est accordé que pour rebâtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont à la pluie, au vent, à la grêle, battues, souillées, déshonorées.

«Cœur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mère te dire du fond du purgatoire: «De grâce, un florin, mon fils, pour me tirer de la flamme!»... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!»

Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un débit plus sûr) le pardon des péchés à faire, des viols et des adultères, des incestes à venir. Prix modéré: la polygamie ne coûtait que six ducats.