Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu.

Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce.

Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son cœur et sa poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort un rhythme; sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence un chant rhythmique.

À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas un chant d'église. C'est le chant de cet homme, à lui, sorti de sa douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre ou d'Italie.

«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»—Point. Mais c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans. Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation.

Ce tisserand buissonnier, de la banlieue d'une grande ville, n'a garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au contraire, lui sonne aux oreilles:

«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.»

Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de lolo, à bercer les enfants[8]!

Voilà le nom trouvé. Le lollard, est ce pauvre imbécile au chant de vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu.

Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre aux caves ce petit chant qui fait pleurer.