Personne ne fut plus lettré, plus écrivain, plus harmoniste par la langue et le style. Il n'y a rien à comparer aux symphonies immenses de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son récit de la diète de Worms, plusieurs de ses préfaces. Toutes choses au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds, intimes, humains, que n'eut pas l'orateur officiel de l'Église de Louis XIV. Son magnifique récitatif est bien peu entraînant devant la trombe de Luther.

De tant de choses fortes et puissantes, émues, passionnées, de toute cette superbe tempête, de ce grand cœur et de cette grande vie, cent choses sont restées très-fécondes, une surtout qui fut l'homme même et qui est au-dessus de toute dispute. Là est la victoire de Luther. Cette chose, nous l'avons dit, c'est la famille, la vraie et naturelle famille, le triomphe de la moralité et de la nature, la reconstruction du foyer.

Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est bâtie dessus. Où le foyer branle, tout branle. Où la famille est faible et désunie, l'État n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade, se tourne et se retourne dans son lit, sans en être mieux.

La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fébrile agitation de la France, l'anéantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne comme nation, ont là leur cause principale. La famille, dans ces pays, est rarement sérieuse. La maison n'y est pas fermée; elle est ouverte aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalité; autre, la banalité. Dans cette vie quasi communiste, où chacun regarde toujours hors de chez soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilité et l'ennui, l'esprit aléatoire, la curiosité, l'aventure. Les peuples ainsi doués porteront ce goût de loterie dans les choses de l'État.

Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouvé la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit trompé en faisant la famille à deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle. Une famille à trois, où le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais l'autorité même, c'est la discorde arrangée par la loi, c'est le divorce organisé, le foyer équivoque et suspendu en l'air. Nulle paix, nulle unité: donc, l'éducation impossible, l'enfant formé par le hasard, et sans tradition paternelle, c'est-à-dire sans passé solide, faible et seul, un individu[10].

La racine fatale d'où germe cette mauvaise plante d'une végétation souterraine, infinie, poussant ses fibres vénéneuses de la famille dans l'État et la société, Luther la coupe, par un moyen très-simple. Pour directeur à la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met dans les mains un livre, au lieu d'un homme.

«Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther? Périsse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.»

Lisez! Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul est une grande révolution.

Lire un livre imprimé! Révolution plus grande. Ceci donne des ailes à la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des yeux... C'est la révolution de la lumière.

Quel livre? Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc propre à susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit libre.