«Bonnes gens, on vous vend la dispense des œuvres. Remettez l'argent dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des œuvres, la seule nécessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver tous les péchés de la terre?»

Chose curieuse, le pape recommandait les œuvres, et tout s'était réduit aux œuvres de la caisse. Luther dispense des œuvres, et elles recommencent, les vraies œuvres morales, celles de piété et de vertu.

Il disait: «Aime et crois.» Qui aime, n'a besoin qu'on impose et prescrive les œuvres agréables à l'objet aimé; il les fera bien de lui-même, et il les ferait malgré vous.

Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grâce et de l'amour, fut un enchantement. De misérable serf qu'il était, servant sous le bâton, la verge et la peur de l'enfer, voilà l'homme restauré qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'héritier chéri, légitime. Il s'élance, riant et pleurant, dans les bras paternels... Le péché, le jugement, tous les épouvantails, que sont-ils devenus? Je ne vois plus qu'amour, lumière, consolation, le paradis ici-bas, comme au ciel... Un chant de joie commence. À l'homme de chanter, au diable de pleurer. Lui seul est dupe. Jésus l'a attrapé. Croyant tenir sa proie, il a mordu à vide et s'est mordu... Du ciel à la terre, immense éclat de rire.

Voilà comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela: Le Peuple.

Ou, comme il a nommé magnifiquement le peuple: «Monseigneur tout le monde (Herr omnes).» Ce Monseigneur est dans Luther.

Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveauté était très-vieille. Cent fois on avait ramassé le texte de saint Paul: «Crois, et tu es sauvé.» Saint Augustin l'avait commenté, étendu, délayé à souhait. Tous les mystiques avaient pris là, spécialement les mendiants, et plus que tous, les théologiens de l'Allemagne.

C'était la propre et originale théologie allemande, comme elle existait déjà dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk, condamné sous Charlemagne, au temps même où le christianisme entra en Allemagne. Dès qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout d'abord luthérien.

L'Allemagne enseigna toujours: «Dieu seul est grand, Dieu seul est tout; toute la force de l'homme est en lui.»

La défaillance de l'Église n'avait que fortifié cette doctrine de l'impuissance humaine. L'Imitatio Christi, la Théologie de Gerson, n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres monastiques, découragés (désespérés dans leur résignation), ne mènent à rien qu'à la langueur, à rêver et croiser les bras. Ils sont la fin d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le monde en sursaut. L'Allemagne, la reine aux bois dormant, se met sur son séant, en se frottant les yeux: «Oh! dit-elle, que j'ai dormi tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!»