Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne trouvez rien de semblable. Je parlais de l'Imitatio, mais j'aurais pu dire l'Évangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire romain sur les ruines de la Judée et de vingt nations. Son charme est plutôt celui d'une lune mélancolique que d'un fécond soleil; c'est le temps du repos; c'est l'astre aimé des morts. Dormez et laissez faire à Dieu.
Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui en dit, redit les paroles, commence pour le monde un âge de bruyante et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lève, et chante, et frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras, peu de gens dormiront. Dès l'heure où ton coq a chanté, les muets esprits de la nuit ont fui discrètement. L'homme est pour toujours éveillé.
Ainsi l'effet fut tout le contraire que celui des mystiques. Tant vaut l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prêchée dans la langueur, dans les tendresses équivoques, était la mollesse même, l'énervation de l'âme. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son cœur, battre en son sein le cœur d'un Dieu.
Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit l'air plus que les paroles; et dans l'air était le vrai sens. Quand de sa voix tonnante à faire crouler les trônes, Luther criait: L'homme n'est rien, le peuple entendait: L'homme est tout.
Les dates ici sont dramatiques. La grande œuvre du Concordat, la soumission de la France, brisée par le roi et par le pape, fut couronnée en février 1517. En mars, Léon X, qui jusque-là n'avait pas cru à sa victoire, et tenait à Rome contre les gallicans une espèce de concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comédie inutile, licencia ses acteurs. Le ciel était serein, les humanistes ralliés à la papauté. Les rieurs étaient pour le pape. Et c'est à ce moment qu'éclatèrent en Allemagne les thèses de frère Martin Luther. Elles coururent en un mois jusqu'à Jérusalem.
Le 31 octobre 1517, Luther, ayant écrit une noble et forte lettre à l'archevêque de Mayence, où il le sommait du compte qu'il aurait à rendre à Dieu, afficha à l'église du château de Wittemberg ses propositions sur les indulgences. Pièce originale, éloquente, d'une verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la théologie n'avait parlé sur ce ton. Nulle banalité. Tout sortait d'une indignation loyale et des entrailles mêmes du peuple.
L'ironie n'y manquait pas. «On a sujet de haïr ce trésor de l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les premiers.
«Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de bonnes prières pour lui. Voilà tout ce qu'il demande.»
À côté de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une vraie sublimité: «Qui vous dit que toutes les âmes du Purgatoire demandent à être rachetées? Qui sait si elles n'aiment pas mieux rester et souffrir?... Assurons les chrétiens que souffrir, c'est la voie du ciel, exhortons-les à affronter les douleurs, l'enfer même, s'il le fallait, pour aller à Dieu.»
On fait tort à la cour de Rome quand on dit qu'elle traita légèrement cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la portée. Elle crut, à tort, que la chose était suscitée par les princes, avec raison que les princes en étaient charmés et en profiteraient. L'empereur Maximilien, fort ennemi de Léon X, et qui, dit-on, eut un instant l'idée d'être pape lui-même, disait: «Celui-ci est un misérable; ce sera le dernier pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les prêtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.» L'électeur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille électorale, regardèrent d'où venait le vent, et se tinrent prêts à soutenir ce défenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que croître par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences, l'archevêque de Mayence, parvint à faire empereur le roi catholique.