Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lança les dominicains, fit écrire l'un d'eux qui était le maître du Sacré-Palais, pour rappeler la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparaître dans soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya à Augsbourg un Italien fort délié, le cardinal Cajetano, qui lui-même avait été suspect d'hérésie, ayant écrit qu'on pouvait interpréter l'Écriture «sans suivre le torrent des Pères.» Il devait plaire à l'électeur, et décider Luther à la rétractation. Il s'y prit de toutes manières, par menace à la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant: «Crois-tu que le pape s'inquiète fort de l'Allemagne? Crois-tu que les princes lèveront des armées pour te défendre?... Quel abri as-tu? Où veux-tu rester?—Sous le ciel,» répondit Luther.

Rome avisa dès lors à un moyen plus violent. Elle flatta l'électeur, lui envoya le présent royal de la Rose d'or, en lui demandant en échange de lui livrer le moine. Dans ce cas-là, brûlé par Léon X, il eût eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de tant d'autres. La Réforme, étouffée encore, eût laissé le vieux système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès lors, ni de jésuites; point de Jansénius, point de Bossuet, point de Voltaire. Autre était la scène du monde.

Luther était dans un danger réel. L'électeur ne se prononçant pas, il n'avait de protection que le peuple, et se tenait prêt à partir; mais pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller à Rome. La mort de Maximilien changea tout. L'électeur devint vicaire de l'Empire, craignit moins de protéger Luther (janvier 1519).

Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'après sa Captivité de Babylone, où il montrait Jésus-Christ prisonnier du pape, il brûla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de condamnation.

Rome était effrayée. On peut en juger par un fait minime en apparence, mais d'hypocrisie très-habile. Dès novembre 1517, un mois après les foudroyantes thèses, Léon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des indulgences 147 ducats d'or «pour payer un manuscrit du 33e livre de Tite-Live.» Belle et touchante réponse aux calomnies de Luther! Voilà l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant reproché! Il le prodiguait pour les œuvres de la civilisation et le progrès des lettres. Là-dessus, les panégyristes de s'attendrir et de s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait les Érasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se rallier à Rome, à l'élégante Italie, fille et sœur de l'antiquité, de laisser dans sa barbarie ce buveur de bière, ce moine... Léon X avait dit: «Ce sont disputes de moines.» Et c'est aussi le point de vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que la nécessité avait jeté à la cour de Mayence, avait dit: «Bravo! mes amis les moines, dévorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut consumimini invicem.)»

Ceci en avril 1518. En novembre de la même année, Hutten revint à lui-même. Il écrivit à un ami son pamphlet l'Ennemi des cours (Misaulus). Il appartient dès ce jour à Luther et à la patrie.

C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son imprimerie. Il lui lut les écrits de Luther, lui en fît un admirateur, un champion au besoin, assura à la réforme sa redoutable épée.

Il en fut de même du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges Frondsberg, rude et colérique soldat qui entourait Luther à Worms, tout prêt à tirer l'épée contre les Espagnols qu'avait amenés Charles-Quint.

Il n'y avait pas de scène plus sublime que cette diète de Worms, où l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer protecteur, vint seul, porté sur le cœur et dans les bras de l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis, voulaient l'empêcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: «J'irai, dit-il, y eût-il autant de diables que de tuiles sur les toits.»

Il y eut une tentative. On tâta le peuple. Un prêtre, avec des Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si cela eût réussi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple s'élança, et les étrangers se réfugièrent dans le palais de l'Empereur.