La providence invisible qui l'avait entouré à Augsbourg et à Wittemberg, à Worms enfin, le prudent électeur de Saxe, craignant à la fois l'Empereur et le zèle intempérant de Luther, le fit enlever en route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il était en main amie ou ennemie.

Grand fut ce coup de théâtre. Les ennemis désespérés de l'avoir tenu et lâché. L'Allemagne entière émue, indignée contre elle-même, d'avoir si mal gardé son apôtre.

Lui cependant, dans son donjon, ne voyant âme qui vive, sauf deux pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il réfléchissait à loisir sur l'étrange événement. Sa flûte, les psaumes allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui remplissaient très-bien les jours.

On sut bientôt qu'il existait, qu'il était le même, l'indomptable, le grand, l'héroïque Luther. Il écrivait de son Pathmos, de la région des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit.

Il écrivait à Mélanchthon, son jeune ami qui le pleurait: «Tu es tendre, cela ne vaut rien... Tu m'élèves trop; tu te trompes en m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voilà ici, oisif et contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'Église; je hais la dureté de mon cœur qui ne se fond pas tout en larmes «pour pleurer mon peuple égorgé.» Pas un ne se lève pour Dieu... Temps misérable! lie des siècles!... Ô Dieu! aie pitié de nous!»

Entre autres choses très-fortes, il écrivit un mot terrible à l'archevêque de Mayence, une sommation de s'amender:

«Pensez-vous que Luther soit mort? Détrompez-vous. Il vit, tout prêt à recommencer avec vous un certain jeu...» Qui l'aurait cru? Le misérable, qui craignait d'être démasqué, répondit de sa propre main une lettre de soumission, «souffrant volontiers, disait-il, cette réprimande fraternelle.»

Avec le temps, Luther fut moins resserré, et son hôte, le gouverneur du château, imagina pour l'amuser de le mener à la chasse. Il le connaissait bien mal, ce grand cœur, aussi bon que grand, si tendre pour la nature:

«Ç'a été, dit-il, pour moi un mystère de douleur et de pitié. La chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les âmes innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauvé un petit lièvre et l'avais mis dans ma manche. Je m'éloigne; les chiens le prennent, lui cassent la jambe et l'étranglent... J'en ai assez de la chasse... Ô courtisans, mangeurs de bêtes! vous serez mangés là-bas.»

Cette douceur n'était pas seulement pour les bêtes. Apprenant la violence des énergumènes, anabaptistes et autres qui allaient brisant les images et criant contre Luther: