En France, par exemple, où tout l'espoir d'un ordre salutaire était mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception fut amère, lorsqu'aux premières campagnes dont nous allons parler, ce roi fut impuissant pour défendre le Nord et l'abandonna aux ravages, lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le brûler lui-même et d'en faire un désert. Ces terribles calamités, l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on appelle la Réformation.
Telle en fut la cause profonde, toute indigène et populaire. Délaissée du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut.
La chose éclata tout d'abord là où étaient les plus grandes souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables, effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles. Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de Meaux, principale manufacture des laines à cette époque.
Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur Lefebvre d'Étaples qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de la Grâce, ou aux prédications de l'évêque de Meaux, Briçonnet, c'est chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits subtils qui croyaient le comprendre, n'eût pas eu la moindre action sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la nécessité, le désespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant où ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du Nord.
L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur (contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non si ferme de Luther.
Premier outrage à la Majesté impériale. Et dans la même diète, il eut l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire des stériles bruyères de l'Ardenne, venir le défier, de souverain à souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant.
Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impériaux. Robert, comme on l'a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée sans laquelle l'argent n'eût pas suffi à faire un empereur. C'est par Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin, jusqu'à tirer l'épée pour se donner un maître. Quel maître? l'Espagnol et le roi de l'Inquisition.
Le lendemain de l'élection, le conseil de l'Empereur avait tout oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Français, et comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes, marcha intrépidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521).
François Ier n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là, il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier.
On se représente difficilement quelle était la haine et l'aigreur des conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix sont les sept péchés capitaux. Ce qui étonne davantage, c'est que l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins passionnée. C'est même elle qui enfonce au cœur du jeune homme le trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français auraient dit de lui: Un quidam, certain petit roi. D'autres, charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France espérait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou.