Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite lui conseillait l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d'un commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous, ennemi né (comme Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l'État de la sécularisation ecclésiastique.

L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre.

Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité. L'obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey, Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La France suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la grande voie financière et religieuse de la réformation.

L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à 1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vît point justement la plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle, gracieuse, très-avancée, très-cultivée, était une de ses sujettes? Cela me paraît improbable.

J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de compliment au roi, disant en les présentant toutes: «Pour celle-ci, c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.»

Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très-ancienne famille de haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine française. Son grand-père était lord-maire de Londres, et il s'était jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans par la jeune sœur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude, femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle passa entre les mains de la sœur du roi. Heureuse progression, qui dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée, délicate, était l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit.

Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que son teint fut de bonne heure d'une pâleur mate et maladive. «Et que de défauts cachés! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goître au col; c'est pour cela qu'elle se découvrait très-peu, au rebours des dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre.

Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son autre portrait, sa fille.

Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l'a presque imperceptible, mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires.

Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre, montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau.