Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d'or, alors dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur admire une grâce d'enfance, tandis que souvent son cœur est inopinément blessé d'un éclair innocent des yeux.

Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise pensée; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le salut de l'Europe.

Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent détails imperceptibles, il l'emportait auprès des femmes. Henri était très-beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses fortes joues, devenaient petits. La précocité d'embonpoint, ce fléau des beaux d'Angleterre, le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient, ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la rigueur, au risque de les faire éclater.

Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi, moins de grâce, ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportèrent sur les Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l'assistance, faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu devant les dames (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu'il y aurait de très-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit François Ier au collet, et lui dit: «Luttons.» Sans doute, il se croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au qu'en dira-t-on? aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son homme par terre.

Petit, fatal événement, qui eut d'incalculables conséquences.

Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent, prièrent, obtinrent qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa revanche. Il resta le cœur gros, emporta sa rancune.

Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien, on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit à Gravelines où l'attendait Charles-Quint. C'était la seconde fois qu'il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait prévenus déjà à Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse ne lui coûtait guère. On l'avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très-humble devant le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal; il plut, trouva grâce devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gré d'être plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu en noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai roi d'Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave, qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des deux côtés serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher protecteur, son bon père, le légat anglais?

Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître, mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup, pourrait donner un coup mortel.

CHAPITRE VIII

LA GUERRE.—LA RÉFORME.—MARGUERITE
1521-1522