Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que François Ier sur un vêtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine devise galante tirée, par un emprunt impie, du Libera de l'office des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des fêtes cette pierre pour la délivrance? Il avait joué le prisonnier, s'était livré à l'Anglais, renouvelant par amusement la captivité du roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attristé les siens; à ce point que l'Aventureux (Fleuranges) lui dit durement, dans sa brutalité allemande: «Mon maître, vous êtes un fol.»

L'année 1521, dès janvier, dès les jours des rois, répondit à ces présages. Le roi de la fève faillit casser la tête au roi de France. Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait à faire le siége de l'hôtel où on tirait les rois, avec des pommes, des œufs, des boulets de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetèrent les tisons du feu; le roi fut fort blessé. On assure que le maladroit était un Montgommery, père du fameux protestant qui, aux lices de Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tête d'Henri II.

L'annaliste d'Aquitaine salue cette année lugubre, qui ouvre deux cents ans de guerre, par ces mots: «Lors commença le temps de pleurs et de douleurs.»

La longue rivalité des maisons de France et d'Autriche va se développer en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier jusqu'à Henri IV (traité de 1598); le second jusqu'à la mort et l'épouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs fois fut comme rasée. Dès la fin du XVIe siècle, un économiste assure qu'elle a payé deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donné plus gros qu'elle-même. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un travail persévérant la refaisait pour suffire à ce persévérant pillage.

La richesse se remplaçait; mais les hommes, hélas! les vies d'hommes? Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout différents. Des générations innombrables sont entrées à cet abîme de la querelle des rois. Les résidus de ces boucheries européennes, boiteux, manchots, paralytiques, misérables culs-de-jatte, couvrent toute la France de mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un hospice fut élevé pour recueillir quelques-unes de ces ruines vivantes, et, par-dessus cette mendicité, on a dressé un dôme d'or. Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a à contenir! On n'y passe pas, près de ce dôme, sans secouer tristement la tête. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui prétends abriter les restes de tant d'armées!... Vain cénotaphe de la France!... Ta pointe toucherait le ciel même, si vraiment tu représentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi.

En mars 1521, Robert de la Mark, à l'aveugle, avait commencé la guerre. Après son défi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela était ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de l'Empereur. Robert avait fourvoyé Seckingen, les nobles du Rhin, au service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraîner cette fois pour François Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait sérieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi. Toute la populace guerrière des lansquenets eût couru sous le drapeau lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite d'Autriche, la gouvernante de Flandre, eût eu grand'peine à se défendre. Ce roman était si bien celui de Fleuranges, le fils de Robert, qu'il avait fait le coup de tête de signifier à Marguerite que, par je ne sais quel titre, il était seigneur et propriétaire du Luxembourg, défendant à l'Empereur de s'en mêler désormais.

Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'armée. Mais il avait la main du cardinal Wolsey. Un mot signé de cette main arrêta tout, effraya François Ier; il eut peur de perdre l'amitié d'Henri VIII, ramena de gré ou de force la meute qui commençait la chasse et tenait déjà le gibier aux dents.

Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amitié.

Robert, disait François Ier, n'était pas à lui, et il agissait sans lui. Sans lui de même, agissait en Espagnol le roi dépouillé de Navarre. C'était la guerre sans la guerre. Le traité de 1516, au reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Français pouvaient s'égorger en Navarre, sans cesser d'être amis intimes. Un frère de madame de Châteaubriant, Lesparre, conduisait les Français. Un an plus tôt, l'invasion, rencontrant la révolution des Communeros en son premier feu, aurait eu de grands résultats. Si tard, l'effet fut tout contraire. La révolution avortant, tous saisirent cette occasion de la déserter, de prouver leur loyauté en faisant face aux Français. Ils mirent leur honneur à battre ceux qui venaient à leur secours. Lesparre fut défait et tué (30 juin 1521).

L'autre frère de la maîtresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre d'Italie. Guerre déplorable, entamée à l'étourdie par Léon X qui, voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, négociait avec tous les deux, leur promettait son alliance. Florence, qui dépendait de lui, faisait croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prêts quatre cent mille écus pour payer l'armée, et rien ne venait. Lautrec, éperdu, venait dire que, sans cet argent, tout était fini, que l'armée fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la reine mère et des généraux des finances, du vieux trésorier Samblançay, homme sûr et estimé[13]. Ils lui dirent: «Partez; vous trouverez l'argent à Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le Languedoc y suppléerait.» N'étant pas rassuré encore, il en exigea le serment. La reine mère et le trésorier jurèrent sans difficulté. Il arrive, et la caisse est vide. Furieux et désespéré, Lautrec gagna quelques moments par un terrible expédient. S'il n'avait de l'argent, il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive souvent, quand une fois on se met à prendre, sur cette caisse remplie par la mort, il se fit part, donna à son frère des confiscations. Il échoua comme il méritait, perdit les occasions, perdit l'armée qui se dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais. À peine put-il se réfugier sur le territoire vénitien.