Il y paraît. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci non-seulement résiste aux jalousies et aux temps, aux duretés, aux mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaïques qui se font dans la figure, l'humeur, la santé de François Ier. Quand je songe au désolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans), déformé cruellement, moins par l'âge que par les maladies, j'admire le prisme magique sous lequel elle vit invariablement ce soleil.

Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais qu'elle fut, dès sa naissance, assotie, enchantée, possédée. Martyr aussi et jouet de ce démon intérieur, martyr si résigné que, l'idole lui prodiguant les plus rudes épreuves, elle ne souffle pas, n'ose hasarder un soupir de jalousie.

Comme tous les cœurs souffrants, elle se crut de bonne heure dévote, et, ce qu'on eût le moins attendu d'un esprit naturellement aiguisé et raisonneur, elle entreprit d'être mystique. Ne l'est pas qui veut. Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en écrivant, de cruelles entorses à l'esprit. Qu'au contraire elle revienne à son objet (surtout au moment décisif, la captivité de Madrid), alors tout coule à flots, c'est un torrent du cœur, de passion, de facilité, avec une dextérité vive, ardente et résolue.

Autant qu'on peut dater les choses du cœur, il semblerait que le roman de madame de Châteaubriant, arrachée de son mari, disputée avec fureur, haïe, battue (plus tard tuée?), occupa le roi trois ans (1518, 1519, 1520). Cette fille du beau Phébus de Foix, astre singulier de Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre destinée, par ses frères enfin, sa brave et intrigante parenté, ne laissa guère respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec son esprit, pâlir longtemps, quelque peu oubliée, dans son mariage d'Alençon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est visible que son frère se rapprocha d'elle et la consulta, donnant même à son mari la faveur inespérée de le nommer son lieutenant à l'armée de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la maîtresse le Midi, la sœur le Nord.

Le roi alla jusqu'à vouloir qu'Alençon passât devant le connétable, et conduisît l'avant-garde.

Marguerite, inquiète et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la bravoure ni de l'habileté de son mari, écrivit pour la première fois à ce prélat qu'on regardait comme un homme de Dieu, à Briçonnet, évêque de Meaux, lui demandant ses prières pour son mari qui partait, et pour elle, entraînée dans de si hautes affaires: «Car il me faut mesler de beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.»

Le roi devait s'apercevoir qu'il avait été mal conseillé, que ni son chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa maîtresse, n'avaient bien vu dans les affaires. Ils avaient été amusés par Charles-Quint et dupes de Wolsey. Si mal entouré, il revint avec confiance aux siens, à sa sœur, son aînée, esprit net et propre aux affaires, dont tout le monde reconnaissait la supériorité.

Il avait son mauvais génie en sa mère et ses maîtresses, son bon génie en Marguerite. Fort éclairée d'elle-même, de plus, illuminée par la seconde vue du cœur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de son règne, où il eût trouvé à la fois le nerf moral et d'immenses ressources matérielles.

Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces conséquences ni sans s'en rendre compte, croyant seulement le mettre en bonne voie religieuse, lui mériter l'aide de Dieu.

Elle croyait avoir fait de grands progrès. En novembre, en décembre (1521), elle écrivait à Briçonnet: «Le Roi et Madame sont plus que jamais affectionnés à la réformation de l'Église... délibérés de donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, (Génin II, 273-4).»