Il avait le sang de sa mère, si impure et si corrompue. L'aventure venait à point pour celle-ci, et le jour même où elle en avait grand besoin, de sorte qu'on est tenté de croire qu'elle put y être en quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils au seul point vulnérable. Sa haine contre Lautrec et sa sœur, l'impatience qu'elle avait de précipiter la maîtresse régnante, lui avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la défaite certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir la France, envahie tout à la fois par le Nord et par le Midi!
Qui put lui donner l'audace de cette énorme récidive, ce mépris de son fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir par ce honteux secret, et se sera sentie sûre de mettre entre elle et son fils irrité l'aimable et faible personne, habituée à s'immoler à eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans scrupule, en tira la témérité d'accomplir ce second forfait.
L'infortunée Marguerite était en février dans un château solitaire près d'Alençon, avec son mari; seule, n'ayant plus même avec elle sa jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse et sa tendresse, dans son extrême douleur, une très-fine prudence de femme, pensant qu'à cet élan brutal, éphémère, la plus souple résistance, la plus élastique, était la meilleure; les fascines arrêtent la mer mieux que les murs de granit.
Nous possédons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa à son frère, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de brûler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe; peut-être, par une basse prudence, voulant garder à tout hasard une arme qui servirait contre elle si elle s'émancipait jamais.
Dans cette lettre, écrite à genoux, le sens est celui-ci: elle se donne pour se mieux garder.
Toutes les expressions de l'humilité mystique y sont épuisées pour dire son imperfection, son obéissance et sa servitude. La prose n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui dédiant, dit-elle, tout ce qu'elle a de puissance et de volonté. Elle va (chose plus dangereuse) jusqu'à lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui. Mais, en même temps, pénétrée de douleur, elle le supplie de ne pas demander expérience pour défaite (l'épreuve matérielle de sa défaite morale), essayant d'intéresser sa générosité et de le rappeler à lui-même par ce mot habile et touchant: «Sans que jamais de vous je me défie.»
Rien n'indique que François Ier ait exigé l'accomplissement du sacrifice. Mais il avait brisé ce cœur, y avait jeté une ombre pour toute la vie. Il remportait ce qui était le fond du sacrifice même: l'abandon de la volonté.
La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaissé à soi.
Il avait détruit, par un jeu barbare, en sa virginité morale, l'être délicat et charmant où il avait son bon génie.
«La femme, c'est la Fortune,» dit l'Orient. Il avait tué la sienne.