Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte réalité des faits. Marguerite, respectée de son frère et le dominant, par sa supériorité légitime et naturelle, aurait doucement mené le roi et la France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donnée ainsi et subordonnée, personne dépendante, accessoire, et de moins en moins ménagée, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans exercer l'action décisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux monde et placés dans la lumière de la libre Renaissance.
À qui servit-elle? À sa mère, dont sans doute elle sauva le crédit, dont elle couvrit l'énorme, l'inexcusable crime.
Le malheur s'était consommé le 29 avril (1522). Lautrec, pour la seconde fois, abandonné sans ressources, n'ayant plus autorité, mené par les soldats, obéit à ses Suisses qui voulaient combattre et partir, repasser les Alpes. Il fut écrasé à la Bicoque près Milan, l'Italie perdue définitivement, Venise, notre alliée entraînée dans notre ruine. Et un mois après, jour pour jour, 29 mai, le roi, accablé de douleur, reçut à Lyon le défi d'Henri VIII, qui descendait en France.
Cependant Lautrec arrivait à Lyon. La mère du roi, épouvantée, avait réussi d'abord à envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le connétable de Bourbon, outré d'animosité, passant de l'amour à la haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mère du roi en prenant Lautrec par la main, forçant les portes, les défenses, et le mettant en face de François Ier: «Qui a perdu le Milanais?» s'écria le roi furieux. «Vous, Sire,» répliqua Lautrec. Tout s'éclaircit, et le roi fut anéanti. «Oh! qui l'aurait cru de ma mère!» s'écriait-il.
On devine l'ange secourable qui le désarma, couvrit la coupable, et rétablit la trinité de famille.
Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait été. Tous trois avaient appris à se connaître. Marguerite, quel que fût son culte, connaissait et craignait le roi, de même qu'il avait fait l'épreuve des furieuses passions de sa mère.
Marguerite était brisée au point de ne pouvoir reprendre même aux consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'Écriture à son frère et à sa mère dans l'intimité de famille. Elle priait Briçonnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande confiance en lui. L'évêque ne s'y trompait pas et croyait le moment perdu. Il lui avait écrit (dès le 22 décembre 1521): «Le vrai feu fut dans votre cœur, dans celui du roi, de Madame. Le voilà couvert, assoupi.» Et plus tard: «Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brûler est trop vert, et il l'éteindroit. (Septembre ou octobre 1522.)»
Marguerite ne peut se relever dans les années suivantes, avouant qu'elle n'a aucun goût, qu'elle ne peut commencer à désirer (les choses divines). Elle signe: La vivante en mort, ou encore: Votre vieille mère.
Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple, à la veille des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui allaient recommencer, reportait son cœur vers Dieu. Lefebvre d'Étaples, à Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la première fois, la foule se mit à marcher sans le prêtre, appuyée sur le livre seul, sur elle-même, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout à l'heure traduits.
Chant sublime de résignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux qui mènent le monde, parmi les calamités publiques qui commencent à l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses démérites. Il loue Dieu, et d'un humble cœur, n'exige rien de la Justice, et se remet tout à la Grâce.