Le conseil de Madrid avait une telle défiance, tant d'envie et de peur du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop réussir, de vaincre par lui, mais pour lui. Au moment où il s'élançait de toute sa passion et de sa fureur, on le rattrapa par sa chaîne et on le tira en arrière. Pescaire, les Espagnols, lui signifièrent froidement qu'il ne s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent frémissant sur la grève.
Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne payait plus. Comment entraîner le soldat! À cela Bourbon eût eu réponse. Il avait déjà pris, du diable et de son désespoir un talisman horrible dont il usa jusqu'à sa mort. Irrésistiblement, le soldat le suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il fallait ne rien faire, rien qu'être aveugle et sourd, ne voir ni meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son cœur, ne garder rien d'humain. Le soldat l'eût suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour avoir Rome. Et cela sans promesse, par un traité tacite où tout était compris, tout argent, toute femme et tout crime.
Les impériaux promirent Marseille à leurs soldats, leur montrant que toute la Provence s'y était réfugiée, qu'un immense butin y était entassé. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine énergique aux Espagnols; au bout d'un siècle, il conservait présent le sac de la ville, surprise alors, pillée par les Aragonais. Il se forma en compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il était soutenu et par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante légion, déjà vieille dans l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sûre que les nôtres mêmes. Contre un Français, la France fut défendue par l'Italie.
Quand Bourbon vid Marseille,
Il a dit a ses gens:
Vray Dieu! quel capitaine
Trouverons-nous dedans?
Il ne m'en chaut d'un blanc
D'homme qui soit en France,
Mais que ne soit dedans
Le capitaine Rance.
Cette vieille chanson de nos pauvres piétons contre leurs capitaines et à la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils adoptif de la France, couronne tressée des mains du peuple.
Le siége traîna. Et la population inflammable de Marseille prit un ardent élan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne combattirent, elles travaillèrent aux retranchements. L'unanimité de la ville imposa aux défections. Et pendant que Bourbon attendait des parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reçut que des boulets. À une messe des Espagnols, un boulet tua le prêtre à l'autel et deux hommes. Pescaire dit à Bourbon qui accourait: «Ce sont vos Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.» Et, après une reconnaissance meurtrière où l'on vit le fossé bordé d'arquebuses, Pescaire disait: «La table est mise pour vous bien recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...»
Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il manqua, et l'on sut que la très-forte armée du roi était arrivée tout près, à Salon. Pescaire déclara qu'on ne pouvait risquer d'être écrasé entre une telle armée et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28 septembre 1524). On partit, mais déjà serré en queue par les Français qui, au Var, atteignirent, détruisirent l'arrière-garde. L'armée n'arrêta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent tout à coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de bohèmes déguenillés. À pied, à mulet ou à âne, ils filèrent lestement par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent quarante milles en un jour.
Charles-Quint avait bien mérité son revers. Il avait à la fois lancé et retenu Bourbon, le faisant combattre lié, entravé, à la chaîne. La terrible réputation de ses armées plus redoutées qu'aucun brigand, avait fait la résistance obstinée, désespérée de Marseille. Sa dureté personnelle, éprouvée par l'Espagne même, imposait aux proscrits étrangers, enfermés dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir. Dans l'affaire toute récente des Communeros, il ne confirma pas une seule des grâces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il envoya à la potence des hommes à qui les royalistes garantissaient la vie sur leur honneur. Cruel renversement des idées espagnoles, et qui accusait hautement un gouvernement étranger! Le roi, source sacrée de l'honneur et de la grâce, tache l'honneur des siens, ne fait grâce à personne; il survient après la victoire, et pour se montrer seul cruel! «Il y eut, dit-on, peu d'arrêts de mort.» C'est vrai (damnable hypocrisie!); on ne commença à juger qu'après avoir exécuté longtemps sans jugement.
Les cortès témoignèrent gravement leur indignation en refusant l'argent à Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui fit manquer son siége de Marseille.
Les grands de son parti étaient plus irrités que d'autres. Il laissait à leur charge ce qu'ils avaient avancé pour lui dans la guerre des Communeros. Le connétable de Castille lui disait: «Pour vous avoir gagné deux batailles en deux mois, payerai-je les dépens?» Cette risée sortit le jeune Empereur de sa réserve habituelle. Il lui échappa de dire: «Mais si je te jetais du balcon?—Je suis trop lourd; vous y regarderiez,» dit en riant le vieux soldat.