Lui-même s'était montré flottant dans cette affaire. D'abord il mit à prix la tête de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la sœur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il négocia avec lui, l'engageant à venir, lui promettant de l'écouter.
Pour Saint-Vallier, de même, il varia. D'abord, il s'emporta, dit qu'il tuerait ce traître, homme de confiance et de sa garde même, qui voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier n'avait conspiré que pour venger sa fille, déshonorée par le roi. Il n'avait de fille que Mme de Brézé, mariée depuis dix ans. Ce qu'on a dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait vingt-cinq ans, beaucoup d'éclat, de grâce, avec un esprit très-viril, alla tout droit au roi, fit marché avec lui; tout en sauvant son père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et la position politique d'amie du roi. Un volume de lettres[17] témoigne de cette amitié.
Mais, pendant ces intrigues, que devient l'armée d'Italie? Elle passa six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consumée de misère, usée de maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos réfugiés italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins, Bolonais, Génois, Napolitains, d'autres de Rome et de Pérouse. Le chef était un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui, tout l'hiver, assiégea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva fortifié de six mille Allemands que Bourbon était allé chercher, avec l'argent de Florence et du pape. À l'arrière-garde, Bonnivet combattit bravement jusqu'à ce qu'il fût blessé. Le pauvre chevalier Bayard, malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une balle lui cassa les reins. «Jésus! dit-il, je suis mort... Miserere meî, Domine!» On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait le quitter. «Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez prendre.» Un moment après, passa le vainqueur, le connétable, qui dit «que c'était grand'pitié d'un si brave homme.» À quoi le mourant répliqua ces propres paroles: «Monseigneur, il n'y a point de pitié en moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay pitié de vous, de vous voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.»
Bourbon goûtait déjà les fruits amers de sa défection. Son maître, l'Empereur, à qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une armée, et une armée victorieuse, venait de le récompenser à sa manière en le subordonnant à un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le vice-roi de Naples, un Flamand sans talent.
Le voilà, cet homme si fier, attelé sous Lannoy à deux bêtes de proie, le féroce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant Pescaire, espion et dénonciateur de tous les généraux, Italien traître à l'Italie, cherchant de tout côté à pêcher en eau trouble. Rivé ainsi entre ces gardiens, envieux, désireux de le perdre, il regardait vers l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou s'il ne jurait fidélité au roi d'Angleterre et de France, c'est-à-dire s'il ne se perdait auprès de l'Empereur, auprès de la France même et n'y détruisait son parti.
Étrange situation. Il entre en France, menant l'armée impériale, exige des Provençaux qu'ils fassent serment à Charles-Quint, et lui-même en secret il fait serment à Henri VIII. (V. les dépêches mss. dans Turner.)
Il eût été roi de Provence, sous la suzeraineté des deux rois. Il comptait sur l'ancienne chimère des Provençaux d'être un royaume à part, royaume conquérant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement d'Aix n'était peut-être pas loin de cette idée. Quand Bourbon eut sommé Marseille de lui donner des vivres, elle consulta le Parlement, qui, sans répondre, envoya un de ses membres. Le conseil de ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais en petite quantité. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.)
Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne. Le 9 août, il entra dans Aix. De là il eût voulu aller directement en Dauphiné, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois là, il était chez lui, il y frappait la terre en maître, la soulevait, entraînait ses vassaux et la France centrale pour emporter Paris.
Qui empêcha la chose? François Ier? Non. Charles-Quint.
Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas à former une armée. Bourbon avait tout le mois d'août pour avancer en France.