Le livre vint peut-être un peu tard. Au souffle tiède d'un printemps italien, la poésie avait succédé à la dévotion. Le roi, à travers ses barreaux, avait regardé la campagne lombarde, le paysage si frais, si charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'était mis à rimer une idylle virgilienne. Ces très-beaux vers sont-ils de lui? Ils ne ressemblent guère à sa faible complainte sur la bataille de Pavie. On aura très-probablement arrangé, orné, ennobli l'idée première, fort poétique peut être, du captif, inspirée par ce regard mélancolique sur cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si fatale, contre le Pô et le Tésin, gardiens de sa prison, il appelle à lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes éplorées. Cette pièce est non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la France.
Nymphes, qui le pays gracieux hebitez
Où court ma belle Loire, arosant la contrée...
Rhône, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente,
... Fleuves qu'alentour environne
L'Océan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrénées,
Où est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc.
(Captivité, 227.)
S'il eût eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilité poétique, il eût eu un cœur d'homme, ou du moins le tact de la situation, il aurait vu par la fenêtre toute autre chose: l'Italie frémissante, épouvantée d'être, par sa défaite, livrée à l'armée des brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empêcher ou défendre ces misérables généraux? Venise supplia le pape de former une ligue armée. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il n'eût pas coûté, pour détruire ces brigands, moitié de l'argent qu'ils volèrent.
Ce que François Ier eût vu encore, s'il n'eût été myope, c'était l'impuissance et la pauvreté de l'Empereur, la jalousie de l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles qu'avait la France en elle et dans ses alliés. Demain Soliman, Henri VIII, allaient armer. Mais le jour même, une amitié plus prompte, une épée plus rapide se déclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche, qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et la révolution, agit fortement à Madrid et arracha de Charles-Quint l'autorisation d'une trêve.
Le roi voyait du moins de près les discordes et les disputes de ceux qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des soldats. Les généraux se haïssaient à mort.
Bourbon, en haine de Pescaire, eût volontiers tourné le dos à Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent, rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France, emportait tout, faisait roi Henri VIII.
Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia; pourquoi pas à Pescaire?
Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il avait sa sœur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre, voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de réconcilier les deux rois.
La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait affiché une modération toute chrétienne et défendu même les réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit: «Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.»