Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague, seule chose qui lui restât, et, la donnant secrètement à un gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer à sa mère, il lui dit: «Porte ceci au Sultan.»

Ainsi la grande question du temps fut tranchée, les scrupules étouffés et les répugnances vaincues.

Événement immense, décidé par le désespoir, qu'il crut lui-même impie sans doute comme un appel au Diable, mais qui réellement fut une chose de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de la réconciliation des peuples.

Cet homme, étourdi en bataille, fut en captivité plus fin qu'on n'aurait cru. Il ne s'était rendu qu'à Lannoy, l'homme de l'Empereur. Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait courtisan autant qu'habile capitaine, se présenta en deuil. François Ier, soit sensibilité, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent en effet l'épine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de l'Italie et se jeta dans ses bras.

Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer où il lui fallut recevoir le connétable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste, présenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui fit bon visage. Un auteur assure même qu'il l'invita à sa table avec les autres généraux.

La fameuse lettre à sa mère, qu'on a toujours défigurée, témoigne assez de son abattement: «De toutes choses, ne m'est demeuré que l'honneur et la vie, qui est sauve.»

Le plus triste, ce sont ses lettres à Charles-Quint. Elles étonnent de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse impolitique. Il risque d'exciter le dégoût et de s'ôter toute croyance. Il demande pitié, n'espère que dans la bonté de l'Empereur qui, sans doute, en fera un ami, et non un désespéré, et qui, au lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi à jamais son esclave. Ce triste mot revient trois fois. (Captivité, 131; Granvelle, I, 266, 268, 269.)

Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut jamais permis, c'est à celui peut-être dont la captivité devient celle d'un peuple, à celui dont la personnalité étourdie met la Patrie sous les verrous. Quoi! la France était là, dans un petit fort italien, sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothèse absurde d'un Dieu mortel en qui une nation incarnée pâtit, s'avilit, qu'il abdique, ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur à la mémoire du prisonnier qui s'obstina à vivre, et qui montra la France sous le bâton de l'étranger!

Ce héros de théâtre, dégonflé, aplati, parut ce qu'il était, un gentilhomme poitevin de peu d'étoffe, dévot par désespoir (autant que libertin), rimant son malheur, ses amours, comme eût fait à sa place Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps.

D'abord, il se mit à jeûner et faire maigre. Sa tendre sœur, émue outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui défend le maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un Saint-Paul... Une recluse a dit à un saint homme: «Si le roi lit saint Paul, il sera délivré.»