Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer, de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long, cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé, l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là, mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la pierre!
Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement, réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la sœur de Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne même en parler.
Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France.
François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade, et appela sa mère pour la voir encore.
Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille.
Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le dévouement de sa sœur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se faisait, tout éclatait, les cœurs émus allaient se soulever, et l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot.
D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant, pour la personne qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son père l'eût voulu en Bourbon.
Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents, fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia (comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande lucidité d'esprit.
Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes. Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à travers ce prisme du cœur: «Madame me conduit quelques jours sur le Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit bientôt portée là où je vais!»
Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et brûlées de la Castille, elle écrit à son frère: