Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comédie pendant trois mois (du 15 décembre au 15 mars). L'Empereur l'étudia, l'observa. Sans le lâcher, et le menant toujours entre des gens armés, il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, à grosses lippes autrichiennes, et, pour développer ses grâces, il lui fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait de la sœur et du frère, faisant le galant, l'amoureux.

Machiavel ici décerne à Charles-Quint un brevet d'imbécillité. Et, en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forcé d'un homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gardé à vue qui faisait ses déclarations entre des soldats, serait un lien sérieux? Ignorait-il son temps? Et ne savait-il pas que le pape était là pour délier le roi et le blanchir?

Il est croyable, qu'il crut l'avoir brisé, que sa faiblesse et son désespoir en prison firent croire à Charles-Quint que l'homme était fini de cœur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de naissance et d'éducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose que la Bourgogne et bien autrement importante, à savoir l'avilissement de ce fameux vainqueur de Marignan, le déshonneur du paladin. Aux Espagnols infatués du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un idiot et un lâche s'il accomplissait le traité et trahissait ses alliés, ou comme un déloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure, un menteur, un misérable acteur qui avait pu, pendant trois mois durant, jouer ce jeu.

À cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son roi, allait devenir tôt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner dans son orbite. Ce roi, s'il était brave encore, l'Empereur se chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (François l'avait offert lui-même) contre les alliés de la France. Par cette honte de Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui désormais travaille au profit de son maître, pousse la meule et tourne sous le fouet.

On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara n'approuvèrent le traité. Les garanties matérielles y manquaient certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique qu'on puisse lui trouver, en attendait un résultat moral, très-important, s'il eût été atteint: l'avilissement durable du roi et de la France, placés dans ce honteux dilemme de sottise ou de déshonneur.

Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume, signa lui-même.

L'échange eut lieu à la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la rivière. Le roi y sauta, mit ses deux enfants à sa place, et, sur le bord français, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un tourbillon, le porta à Bayonne.

L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore là. Les envoyés de l'Empereur y étaient pour le prier de ratifier. Il les paya «en monnaie de singe,» d'une farce, d'un sourire, disant en substance: Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter.

Un homme de la fin du siècle, des temps sérieux et fanatiques, Tavannes, a supposé que lui-même jugea son acte infâme, se méprisa, se condamna et passa outre. Il le qualifie un désespéré.

C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et l'obstination contre le remords.